Théâtre
L’île noire
“Tristesses” d’Anne-Cécile Vandalem © Phil Deprez
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 118 de Philosophie magazine « 118 - avril 2018 », en kiosque le 22 mars 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Succès au Festival d’Avignon, le spectacle “Tristesses” d’Anne-Cécile Vandalem est repris à l’occasion d’une tournée. L’artiste y explore les manifestations et les effets de la “tristesse”, suivant la définition que Spinoza donne de cet affect. Une réussite.
Gilles Deleuze rappelle dans un cours que la tristesse est, selon Spinoza, « le passage à une perfection moindre ou la diminution de la puissance d’agir ». Anne-Cécile Vandalem met en scène cet affect dans un spectacle construit comme un polar et qui fut un succès mérité au Festival d’Avignon : Tristesses. Avec brio, l’artiste belge imagine une comédie policière sur fond de troubles politiques. Tout débute par la mort suspecte d’une vieille femme détentrice d’un secret, dans un village situé sur une île du Danemark. En déshérence depuis la fermeture de son abattoir, sa seule activité, elle constitue désormais une microsociété déstructurée. Au milieu de ce vivier expérimental, la metteuse en scène fait varier sous l’œil du spectateur les causes extérieures de la tristesse des personnages : l’inemploi, les échecs sentimentaux et familiaux, l’abandon et la solitude… Empruntant à Henrik Ibsen ou à Aki Kaurismäki pour l’étrangeté de l’atmosphère, Anne-Cécile Vandalem ménage un sentiment de confinement propice à la paranoïa. Elle examine, sans manquer d’humour, les passions de ces oubliés, pour lesquels ne restent que les jeux de société et des semblants de rituels, en guise d’occupation. Le polar prend un tour politique quand débarque sur l’île la mère de la victime (interprétée par Anne-Cécile Vandalem elle-même), leader d’un parti populiste en passe de prendre la tête du pays. Du sentiment diffus d’impuissance, celle-ci fait un levier d’action sur des sujets mis dans un état de tension absolue. Un ressort politique dont bénéficie l’extrême droite, sur cette île de fiction et plus généralement en Europe.