Arts. Cinéma
Vénus Noire. Aux sources du racisme
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Cet article est issu du numéro 44 de Philosophie magazine « 44 - novembre 2010 », en kiosque le 28 octobre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quand la science et le spectacle s’allient pour donner naissance au racisme. L’incroyable destin de Saartjie Baartman, Sud-Africaine exhibée en Europe au XIXe siècle pour son postérieur monumental, a été mis en scène par Abdellatif Kechiche. À l’occasion de la sortie en salles de son film Vénus noire, le réalisateur dialogue avec l’historien Pap Ndiaye, auteur de La Condition noire.
Lorsque Abdellatif Kechiche découvre, en 2000, le sort tragique de Saartjie Baartman, il est bouleversé. Et c’est cette même inconfortable sidération qui nous saisit à la vue de Vénus noire. Le film retrace l’histoire de cette femme sud-africaine exposée comme la « Vénus hottentote » dans le Londres populaire et les salons parisiens du début du XIXe siècle, avant d’être disséquée, à sa mort, par des scientifiques français. « Comment cela avait-il pu arriver ? Qu’avait-elle vécu ? J’ai réalisé ce film avant tout pour tenter de comprendre Saartjie Baartman, explique-t-il. Et puis j’étais sensible aux résonances contemporaines : je voyais alors revenir en France cette même atmosphère raciste que j’avais connue jusqu’à la fin des années 1970. » Pour autant, Kechiche ne tranche ni ne juge. Il filme au plus près du réel et laisse nos tentatives d’interprétation tourner autour des événements. D’où notre désir de le faire dialoguer avec l’historien Pap Ndiaye, auteur d’un essai remarquable et remarqué sur La Condition noire (Calmann-Lévy, rééd. « Folio », Gallimard), qui retrace l’expérience des Noirs en France depuis le XVIIIe siècle et milite pour une visibilité collective de cette minorité hexagonale. Car, n’en doutons pas, Vénus noire est un grand film qui nous regarde autant que nous le regardons.
La responsabilité du spectateur
Pap Ndiaye : Au début du XIXe siècle, Londres et Paris sont des villes cosmopolites où croiser un Noir dans la rue est déjà une expérience commune. Mais Saartjie Baartman est un cas doublement particulier. D’abord, elle vient de cette Afrique australe qui, depuis le XVIe siècle, est décrite comme la région la plus sauvage d’un continent sauvage, ce qui lui donne une aura surnaturelle. Et puis ses caractéristiques anatomiques – ses larges fesses ou les longues lèvres de son sexe – la font voisiner, dans l’esprit des spectateurs et des scientifiques, avec le règne animal. C’est cela qui fascine tant : sur scène, elle mime l’animalité, saute, menace de mordre. Mais quand le rideau tombe, on la voit sortir de sa cage et, dans une séquence magnifique, revêtir un manteau et allumer un cigare.