Se préparer aux cygnes noirs
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il est difficile de prédire un événement qu’on ne se figure même pas – ce que Nassim Taleb appelle, dans son livre du même nom, un « cygne noir ». Il n’empêche : on peut se tenir prêt, à tout. Et, selon le philosophe et statisticien, la meilleure façon est de développer une forme d’ « antifragilité ».
Rara avis in terris nigroque simillima cygno – « un oiseau rare dans le pays, rare comme un cygne noir », disait l’écrivain latin Juvénal. Les Latins n’avaient jamais observé de cygnes qui ne soient blancs, et en concluaient volontiers que tous l’étaient. L’expression « cygnes noirs » finit par désigner l’impossible ou, du moins, l’inexistant. Pourtant, en 1697, l’explorateur Willem de Vlamingh observa pour la première fois des volatiles au plumage sombre en Australie. La surprise fut d’autant plus grande que la conviction de la blancheur de tous les cygnes s’étayait sur des centaines, des milliers voire des millions d’observations congruentes. Observer un cygne noir devint, sous la plume de John Stuart Mill, l’image d’une réalité qui, considérée comme impossible, venait réfuter une certitude inoxydable.
L’expression sera reprise en 2017 par le philosophe et statisticien Nassim Taleb dans un best-seller mondial, Le Cygne noir, où il théorise la puissance de l’imprévisible, le poids disproportionné de certains événements rares et difficiles à prédire, mais aussi les biais cognitifs des individus concernant ce genre d’événements. Taleb met ainsi en évidence les limites de notre attitude spontanée à considérer que les choses vont se passer comme nous nous y attendons.
À ses yeux, un cygne noir possède trois caractéristiques majeures : d’abord, c’est une surprise pour l’observateur. Le cygne noir perce l’horizon d’attente normal. Il surgit comme quelque chose d’à peine pensable sur le moment. Ensuite, l’événement a des conséquences majeures sur les sociétés. Enfin, il est rationalisé après coup par les individus, comme s’il avait pu être anticipé.