La lettre du mercredi

Sortir la révolution du trou

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Sortir la révolution du trou

Courtney Love et son groupe Hole en concert à Perth, en Australie, en 1999. © Grantlia/Sipa

« Il y a trente ans, le 5 avril 1994, Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvana, mettait fin à ses jours, laissant orpheline toute une génération de jeunes gens mal dans leur peau. À peine une semaine plus tard paraissait Live Through This, le deuxième album de Hole, le groupe mené par Courtney Love, la femme de Cobain. Dans le titre de clôture de l’album, Rock Star, la chanteuse ironise sur ce qui n’a déjà plus les allures de la marge mais ressemble à un uniforme aussi conventionnel qu’un costume-cravate, tout grunge ou punk qu’il se réclame d’être.

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“Well, I went to school in Olympia / And everyone is the same / What do you do with a revolution?”, se demande-t-elle. Pourquoi Olympia ? Parce qu’il s’agit de la ville berceau du mouvement Riot Grrrl, auquel Hole a été associé mais dont Courtney Love se méfiait. Les Riot Grrrl sont nées au début des années 1990 à la fac d’Olympia (Washington), créées par des filles qui écoutaient du punk tout en lisant Derrida et Hélène Cixous. Comme le souligne la journaliste Mathilde Carton, autrice de Riot Grrrl, revolution girl style now (Le Mot et le Reste, 2021), elles prennent pour mantra Le Rire de la Méduse (1975) et son appel : “La femme doit écrire elle-même : elle doit écrire à propos des femmes et les conduire à écrire. Elles ont été dépossédées de la littérature comme elles ont été dépossédées de leur corps.” C’est vrai de la littérature comme de la musique, qui plus est du punk puis du grunge. Rapidement néanmoins, l’aspect visuel et stylistique du mouvement prend le pas sur le fond politique, et les filles les plus radicales décrètent la dissolution du mouvement. D’où cette question posée en creux par Courtney Love : que devient une révolution lorsqu’elle est endossée par la masse ? Est-ce même possible d’en entamer une au cœur d’une industrie musicale qui broie ses rejetons les plus rentables ?

Au début des années 1990, Kurt Cobain et Courtney Love sont l’un des couples stars les plus scrutés, voire harcelés des médias. Lui mène l’un des groupes phares de la toute fraîche scène grunge issue de Seattle, Nirvana, dont les albums, notamment Nevermind (1991), se vendent par palettes entières. Elle, bien qu’à la tête de son propre groupe, Hole, depuis le même nombre d’années, est considérée comme un parasite, une profiteuse, une groupie. À la mort de Cobain, c’est limite si elle n’a pas poussé la gâchette. Quand paraît Live Through This qui, malgré son titre, n’est pas un album de deuil puisqu’il a été composé bien avant le suicide de Cobain, on se demande carrément si Courtney Love a vraiment écrit ses textes, et si ce n’est pas plutôt son ex-compagnon qui a tenu la plume. Qu’il y soit essentiellement question de dépression post-partum (I Think That I Would Die), de féminicide (Jennifer’s Body), d’agression sexuelle (Asking For It) et de la solitude d’une femme exposée aux regards (Miss World), des thèmes qui n’avaient pas grand-chose à voir avec l’univers de Nirvana, peu importe.

Le problème de Courtney Love, c’est qu’elle a eu le culot de survivre à la tempête. Or il n’y a pas de plus belle révolution que celle qui sacrifie ses enfants en (s’)échouant sur le rivage. Mais bon, la femme sacrifiée, jamais aussi belle qu’alanguie dans la mort, on en a soupé, elle a aussi le droit de vendre ses disques et de partir en tournée, quand bien même sa rage serait devenue photogénique. “And the sky was made of amethyst”, entame Courtney Love dans Violet, la chanson d’ouverture de l’album, l’air de surfer sur un truc déjà lancé (sinon à quoi se raccroche ce “and” inaugural ?) tout en annonçant l’orage – ou sa fin. Trente ans plus tard, la tension demeure. »