Spinoza. Lecture accompagnée
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 108 de Philosophie magazine « Pourquoi tout peut arriver », en kiosque le 23 mars 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Des extraits choisis et l’éclairage de Raphaël Enthoven
10. Mais l’amour d’une chose éternelle et infinie nourrit l’âme d’une joie sans mélange et sans tristesse, ce qui est très désirable et mérite qu’on le recherche de toutes ses forces. En vérité, ce n’est pas sans raison que j’ai employé ces mots : pourvu que je pusse réfléchir à fond. Car, si clairement que mon esprit perçût les choses, je ne pouvais cependant pas me détacher tout à fait de l’avarice, du plaisir sensuel et de la gloire[1].
11. Mais je voyais une chose : tant que mon esprit était préoccupé de ses pensées, il se détournait des faux biens, et pensait sérieusement à son nouveau projet. Ce qui me fut une grande consolation. Car je voyais que ces maux ne sont pas de telle nature qu’ils dussent céder à des remèdes. Et bien qu’au début ces moments fussent rares et très courts, cependant, après que le vrai bien[2] me fut de plus en plus connu, ils devinrent plus fréquents et plus longs ; surtout quand je vis que le gain, le plaisir sensuel ou la gloire ne sont nuisibles que si on les recherche pour eux-mêmes, et non comme moyen en vue d’une autre fin. [3]
Mais si on les recherche comme moyens, on en fera un usage mesuré [4]et ils ne nuiront nullement. Au contraire, comme nous le verrons en son lieu, ils nous aideront à atteindre le but que nous recherchons.
Traité de la réforme de l’entendement
Si, par exemple, une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué, c’est de cette manière qu’ils démontreront que la pierre est tombée pour tuer l’homme. En effet, si ce n’est pas à cette fin et par la volonté de Dieu qu’elle est tombée, comment tant de circonstances (il y faut souvent, en effet, le concours de beaucoup) ont-elles pu se trouver concourir par hasard ? Tu répondras peut-être que c’est arrivé parce que le vent a soufflé et que l’homme passait par là. Mais ils insisteront, pourquoi le vent a-t-il soufflé à ce moment-là ? pourquoi l’homme passait-il par là justement à ce moment-là ? Si de nouveau tu réponds que le vent s’est levé à ce moment-là parce que la mer, la veille, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter, et que l’homme avait été invité par un ami, de nouveau ils insisteront, car poser des questions est sans fin, et pourquoi la mer s’était-elle agitée ? pourquoi l’homme avait-il été invité pour ce moment-là ? et c’est ainsi, de proche en proche, qu’ils ne cesseront de demander les causes des causes, jusqu’à ce que tu te réfugies dans la volonté de Dieu, c’est-à-dire dans l’asile de l’ignorance[5].