Stratagème n°8. Feindre l’ignorance
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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Comment s’en servir
Lorsqu’un débat est mal engagé, avouez simplement que vous en ignorez les fondements. On vous demande ainsi si vous êtes pour le darwinisme. Répondez que vous n’avez jamais lu Darwin. Comme il est peu probable que votre interlocuteur connaisse L’Origine des espèces (qui ne contient d’ailleurs aucune théorie explicite sur l’homme), vous l’empêcherez de développer ses arguments. Autre exemple : on vous reproche de ne pas chanter l’hymne national dans un stade. Dites que vous
ne l’avez jamais appris à l’école. Votre voisin ne se donnera sans doute pas la peine de vous l’apprendre avant le coup d’envoi. C’est que toute joute oratoire s’appuie sur un savoir implicite partagé. Si vous affectez, en plaidant la bonne foi, de « ne pas être au courant », vous sapez cette base commune et rendez le dialogue impossible. Schopenhauer remarquait ainsi dans L’Art d’avoir toujours raison (1830-1831) qu’« il est stupéfiant de constater combien vous désarmerez votre adversaire en avouant votre ignorance ». En effet, « on peut reprocher à quelqu’un de mal connaître, d’expliquer maladroitement, de trafiquer l’information, mais comment lui reprocher de ne pas savoir ? » Ainsi, vous vous placez dans
un état d’innocence et vous n’êtes plus accusable.
Ce stratagème est tellement utilisé que le législateur doit anticiper son usage abusif en rappelant que « nul n’est censé ignorer la loi ». Cet adage du droit n’est certes qu’une fiction – aucun juriste ne connaît toutes les lois et amendements –, mais elle est nécessaire, sans quoi tout accusé se retrancherait derrière une ignorance à l’authenticité invérifiable.