Édito
Sweet dreams (are made of this) : l’édito eurythmique d’Alexandre Lacroix
© Charles Berberian
Cet article est issu du numéro 183 de Philosophie magazine « Comment trouver le bon rythme ? », en kiosque le 26 septembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En 1918 paraissait l’un des premiers best-sellers de la sexologie moderne, Married Love (« L’amour conjugal »), de la scientifique et féministe britannique Marie Stopes. Elle se propose de donner à ses lecteurs les clés de la joie physique dans le mariage. Selon elle, c’est une affaire de rythme.
Marie Stopes a interrogé de nombreuses femmes, leur a demandé de noter à quels moments leur venait l’envie de faire l’amour, aussi impérieuse que la faim. La conclusion est que la plupart des femmes sont au sommet de leur désir une semaine environ après le dernier jour des menstruations et qu’elles ont de nouveau une vague d’envie juste avant celles-ci. Il existe donc, selon l’autrice, une « Loi de la Périodicité de la Récurrence » du désir féminin, et les femmes ont des « marées sexuelles spontanées », indexées sur le cycle lunaire de vingt-huit jours. Stopes va plus loin : le malheur des couples hétérosexuels est dû au fait que le désir masculin n’est pas cyclique mais linéaire, l’homme vivant toujours dans le présent de son envie. Désir perpétuel d’un côté, intermittent de l’autre. Il semble que l’un des deux doive être sacrifié.
Vraiment ? Non, affirme Stopes, qui a trouvé non pas une simple « via media », un compromis, mais bien une « via perfecta », c’est-à-dire un ajustement mutuel parfait. Quand le désir est au top, pendant trois ou quatre jours, elle conseille aux couples de faire l’amour sans modération, plusieurs fois de suite – et de s’abstenir ensuite pendant dix jours, sauf si survient entre eux une bouffée primesautière.
L’originalité de Stopes est d’expliquer les tensions et les désaccords entre humains, que nous croyons fondés soit sur des différences de tempéraments, de natures, soit sur des divergences de valeurs et de conceptions du monde, par des écarts de rythme. Or il est tentant de prolonger la démarche et d’appliquer cette méthode au-delà du couple. Entre parents et enfants, entre frères et sœurs, la difficulté n’est-elle pas souvent de trouver un rythme mutuellement satisfaisant ? L’adulte, l’aîné n’a-t-il pas du mal à percevoir la « pulsation fondamentale » du plus jeune, pour employer une expression de Stopes ? Et que dire du monde du travail, où l’un des enjeux les plus complexes du management est la synchronisation des énergies ? Quand un groupe d’amis s’entendent mal en vacances, quand une colocation vire à la guerre de tranchées ou que se produit un choc culturel, n’est-ce pas aussi que nous n’avons pas les mêmes horaires, ni les mêmes attentes temporelles ?
La diversité humaine se présente comme une polyrythmie. Le défi est alors de créer des microsociétés eurythmiques – à l’échelle d’un couple, d’un cercle familial ou amical, d’une équipe de travail. La solution de Marie Stopes ne conviendra certainement pas à tous, et pourtant elle nous invite à nous montrer inventifs en la matière. Une chose est sûre : l’eurythmie ou le bon rythme ne saurait être simplement linéaire, uniforme et répétitif – comme nous ne sommes pas des automates, il prendra la forme d’une courbe, il décrira des vagues.