La lettre du mercredi
Tableau parodique du prince Andrew au Louvre : agir, croûte que croûte !
“He’s sweating now” (“Il transpire, maintenant”) : des militants ont accroché la photo de l’arrestation de l’ex-prince Andrew à l'intérieur du musée du Louvre en France. © Capture d’écran (détail). Source : Instagram/Everyonehateselon_ @everyonehateselon_
« Ce n’est pas un chef-d’œuvre, sinon d’humour. Un petit tableau dans un cadre doré a été accroché au Louvre, dimanche. Son titre : He’s Sweating Now. “Il transpire, maintenant”. Un modèle d’art dérisionniste !
Canaliser la colère dans la créativité
Au Louvre, la croûte a côtoyé brièvement Le Pont du Rialto à Venise de Francesco Guardi (1712-1793). Elle représente la face purpurine d’un aristocrate défait et n’a pas tenu plus d’un quart d’heure avant d’être retirée. Ce vernissage express est l’œuvre des activistes du réseau “Everyone Hates Elon”, et ce coup d’éclat n’est pas leur coup d’essai. Fondé l’an dernier pour contrer l’influence de l’homme le plus riche du monde, en Amérique et au-delà, ce groupe d’opposition britannique a de modestes moyens. Après le salut nazifiant du milliardaire, il a ainsi imaginé des parodies de pub pour Tesla dans le métro londonien, avec des slogans tels que “De 0 à 1939 en trois secondes” ou encore “Autopilotage pour votre voiture. Autocrate pour votre pays”. Lors d’une performance, ils ont détruit une Tesla hors service avant de mettre aux enchères cette œuvre digne des compressions de César, à la faveur d’une banque alimentaire. “Nous essayons de canaliser notre colère dans une forme de créativité”, déclare la cofondatrice, répondant aux questions d’une journaliste du New Yorker.
“Encadrer et faire honte”
L’affaire du tableau collé n’arrange pas les affaires du Louvre. Alors que sa présidente Laurence des Cars vient de démissionner, prise dans le scandale du vol des bijoux, les failles de sécurité de l’institution parisienne sont de nouveau sous le feu des projecteurs… et le prince Andrew ! Car c’est bien lui le sujet de ce canular, affiché dans le plus grand musée du monde pour son implication dans l’affaire Epstein. Pour sa défense, alors qu’une de ses victimes détaillait qu’il transpirait beaucoup, il avait déclaré : “Impossible, je ne transpire plus depuis 1982, à cause d’un choc traumatique pendant la guerre des Malouines.” D’où le titre du tableau.
“Frame and shame”, “encadrer et faire honte”. Voici comment nous pourrions nommer cette pratique cousine des collages situationnistes, qui change du traditionnel jeté de soupe, par analogie avec le “name and shame” (“nommer et faire honte”). C’est un détail technique qui m’a frappé : comme les voleurs du fameux casse, la tactique des comiques anglais reposerait, elle aussi, sur l’extrême visibilité de leur action. Ils en témoignent dans le New Yorker, disant mettre des gilets jaunes, comme les professionnels, pour se rendre invisibles (adoptant ainsi la stratégie de la “lettre volée” chère à Edgar Allan Poe et Jacques Lacan, rendant occulte ce qui est le plus flagrant): “Quand vous portez des vêtements haute visibilité, les gens ont tendance à ne pas vous poser de questions sur ce que vous faites.”
L’humour, une arme politique efficace ?
Mais je vous entends déjà vous esclaffer : que peut l’humour, franchement ? Si dérisoire, ce mode d’action non violent n’est peut-être pas sans effet. Pour nos farceurs britanniques, tout est parti du constat que l’extrême droite fait mouche avec des slogans aussi simples que Make America Great Again et que l’opposition progressiste, elle, avec ses discours moralisateurs, peine à mobiliser. C’est là que le “dérisionnisme” intervient ! Dans un essai intitulé Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes (Payot, 2015), l’activiste serbe Srdja Popovic a fait la démonstration (chiffres à l’appui !) de son efficacité. Fondateur du collectif Otpor !, cet ex-musicien belgradois a contribué à la chute de Slobodan Milošević et popularisé sa méthode dans différents pays, convaincu que si les “gens ordinaires […] se rassemblent pour réfléchir de façon créative, ils seront capables de renverser les dictateurs et de corriger les injustices”.
S’inspirant de L’Art de la guerre de Sun Tzu, qui recommande d’opposer ses “points forts aux points faibles de l’ennemi”, Srdja Popovic définit les règles d’action suivantes : veiller à maintenir l’unité du collectif, choisir des buts et des mots d’ordre simples, voir grand mais commencer par de petits objectifs, pour finalement retourner l’oppression contre elle-même. Selon lui, “en laissant derrière eux la colère, le ressentiment et la rage au profit d’une forme plus puissante d’activisme ancrée dans le rire”, les activistes non violents sont “à l’origine d’une transformation profonde des tactiques de protestation”. Puisse-t-elle ne pas tout à fait finir au musée ! »
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