Société
Tabou, secret, pulsionnel ? Les idées reçues sur l’inceste qui empêchent de lutter efficacement contre le phénomène
Assemblée nationale (Paris), le 8 juin 2026. La député Maud Petit, présidente de la commission d’enquête parlementaire sur l’inceste, prend la parole en présence de Véronique Riotton (député EPR) et de la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun Pivet. © Xose Bouzas/Hans Lucas
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En revenant sur les travaux de la Commission d’enquête parlementaire sur les violences sexuelles incestueuses, Victorine de Oliveira sonde les idées reçues sur l’inceste et sur les phénomènes incestuels qui, de Freud et Lévi-Strauss à la psychiatrie contemporaine en passant par Serge Gainsbourg, continuent de barrer la voie à un traitement judiciaire efficace des violences et crimes incestueux.
« La France n’aime pas ses enfants » : c’est par ces mots sévères que commence le rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuse publié le 1er juillet dernier. À l’initiative du député de Guadeloupe Christian Baptiste (Socialistes et apparentés), la commission entame ses travaux en janvier 2026. Représentant d’un territoire d’Outremer où le taux de viols et de tentatives de viol est deux fois supérieur à celui de l’Hexagone, et où la prévalence de l’inceste y est aussi plus élevée, ce dernier est particulièrement sensibilisé à la question des violences sexuelles sur les mineurs. Définition du crime d’inceste, mais aussi biais des experts mandatés par la justice, coûts financiers de ce type de violences sur l’ensemble de la société, et absence de moyens des services d’enquête policiers et judiciaires : les sujets abordés sont larges, et les conclusions atterrantes. Le rapport dénonce « les failles majeures dont souffre aujourd’hui notre système judiciaire » ainsi que l’absence de volonté politique enracinée dans un véritable déni de l’ampleur du phénomène.
“C’est le fonctionnement normal et habituel des services de l’État qui a produit le pire”
Le meurtre de la jeune Lyhanna, dont l’agresseur présumé se présentait à elle comme son « deuxième papa » et avait été à plusieurs reprises signalé à la justice pour des faits de viols sur mineure sans qu’une enquête soit ouverte et sans même qu’il ne soit auditionné, a tragiquement mis en évidence l’urgence d’un changement de culture judiciaire en ce qui concerne à la fois les violences sexuelles sur mineur et l’écoute de la parole des enfants. « Ne nous y trompons pas, martèlent les auteurs du rapport, ce ne sont pas des dysfonctionnements exceptionnels et ponctuels qui ont conduit au meurtre de cette enfant. C’est le fonctionnement normal et habituel des services de l’État qui a produit le pire. » Le rapport s’attaque à plusieurs idées reçues concernant les violences sexuelles incestueuses, dont les racines sont à la fois anthropologiques et philosophiques. Voici les principales.
1) L’inceste est le plus grand des tabous
C’est à Durkheim mais surtout Freud et Lévi-Strauss que l’on doit la définition de l’inceste comme interdit civilisationnel. Le rapport se montre sévère à l’égard de la psychanalyse freudienne, dont le « complexe d’Œdipe » serait responsable d’une « négation de la réalité concrète de l’inceste ». Effaré par les nombreuses accusations de violences incestuelles de la part de ses patientes atteintes de névroses, Freud aurait préféré les envisager sous l’angle du fantasme plutôt que de considérer l’ampleur des violences commises, notamment par les pères des jeunes malades. Ses écrits, même les plus tardifs, montrent une réalité toutefois plus nuancée, quand bien même le complexe d’Œdipe est devenu un poncif de la théorie psychanalytique. Dans l’Abrégé de psychanalyse (1940), son dernier ouvrage resté inachevé, Freud écrit ainsi : « Notre attention doit être attirée d’abord par les répercussions de certaines influences qui, si elles ne s’exercent pas sur tous les enfants, sont malgré tout assez fréquentes : abus sexuels perpétrés par des adultes, séduction par d’autres enfants un peu plus âgés (frères ou sœurs), et, chose à laquelle on ne s’attendrait pas, impression produite par la participation comme témoin auditif ou visuel à des rapports sexuels entre adultes (entre les parents). »