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Toilettes avec vue

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Cet article est issu du numéro 143 de Philosophie magazine « De la fin de la démocratie en Amérique », en kiosque le 24 septembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Des toilettes transparentes pour éviter de se trouver nez à nez avec un agresseur ? C’est l’idée développée par l’architecte Shigeru Ban, à Tokyo. Rassurez-vous, une fois que vous êtes installé sur les latrines, le verre devient opaque. Bien qu’il ne soit pas encore généralisé à l’ensemble du Japon, ce dispositif témoigne d’une prise de conscience : à la charnière du privé et du public, les toilettes de rue peuvent être un lieu de danger pour bien des femmes. Il ne s’agit en aucun cas d’un espace neutre qui se résumerait à l’expulsion des déjections corporelles. Slavoj Žižek va jusqu’à affirmer que la forme des cuvettes recèle une dimension « idéologique », intrinsèquement politique. Pour le philosophe, si les toilettes allemandes possèdent un repli sur lequel se déposent les déjections, c’est d’abord pour pouvoir en inspecter la consistance et repérer « toute trace de maladie ». Au contraire, avec leur orifice d’évacuation central, les toilettes à la française témoignent d’une « hâte révolutionnaire », d’un « radicalisme politique » qui implique de se débarrasser, sans autre forme de procès, de l’agent extérieur dérangeant. Les toilettes sont donc, pour le philosophe slovène, le reflet d’une manière de penser le monde.

En faisant place, dans les politiques d’urbanisme, à une véritable réflexion sur les lieux d’aisance, le Japon prend le parti d’inventer, par l’architecture, un nouveau récit politique prenant en compte leurs enjeux sociaux… où le contrôle de l’intimité n’est plus seulement personnel mais collectif.