Touche pas à ma culture !
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Cet article est issu du numéro 138 de Philosophie magazine « 138 - avril / mai 2020 », en kiosque le 26 mars 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quand le footballeur Antoine Griezmann se grime en basketteur noir ou que la chanteuse Katy Perry arbore un kimono, certains dénoncent une forme d’appropriation culturelle. Mais que signifie ce concept qui attise les passions ? Réponses avec le philosophe Tristan Garcia.
Pouvez-vous définir ce qu’est l’appropriation culturelle ?
Tristan Garcia : Dans un premier temps, l’attention a porté sur l’expropriation : on a montré comment les puissances coloniales avaient pillé les objets d’art, cultuels, sacrés aux peuples colonisés. Mais au-delà de ces formes concrètes d’appropriation, un nouveau débat s’est ouvert, à partir des années 1980 en Amérique du Nord, sur la manière dont on vole à ces peuples dominés des éléments plus impalpables – des motifs, des façons de s’habiller ou des manières de parler. Ce sont les tatouages maoris ou la façon dont les élèves d’un collège chic du centre de Paris emploient l’argot des banlieues, reprennent des mots arabes, pour se donner un genre « caillera ».
En France, l’accusation d’appropriation culturelle a surgi en 2017 quand le footballeur Antoine Griezmann a diffusé une photo de lui grimé en basketteur noir sur les réseaux sociaux.
Oui, sauf qu’à mon sens, il ne s’agit pas tout à fait d’une appropriation culturelle mais de la reproduction de traditions de moqueries coloniales. Cela rappelle les minstrels shows aux États-Unis, quand des musiciens et comédiens blancs se grimaient en Noirs, ce qu’on appelle le blackface. En l’occurrence, Griezmann a repris l’apparence des Harlem Globetrotters, une équipe qui se produisait lors de spectacles ludiques dans les années 1980 et qui était déjà accusée par certains à l’époque de donner une image clownesque du sportif afro-américain.
Une autre polémique a entouré en mars 2019 une mise en scène de la pièce d’Eschyle Les Suppliantes à la Sorbonne, où certains acteurs portaient des masques noirs.
Là encore, ce n’est pas vraiment de l’appropriation culturelle, le masque étant un code du théâtre grec. Mieux vaut s’intéresser aux seuls cas où des dominants vont chercher des motifs, des styles vestimentaires ou langagiers dans des cultures dominées pour s’esthétiser, pour retrouver une vérité (qui échappe aux cultures dominantes ou savantes) ou par culpabilité.