Dossier / “La chance”
Tristan Garcia : “La chance, c’est ce qui résiste”
© Daniel Forero
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Cet article est issu du numéro 171 de Philosophie magazine « La chance, est-ce que ça existe ? », en kiosque le 06 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Tristan Garcia vient de publier deux sommes : un essai, Laisser être et rendre puissant (PUF), et un roman, Vie contre vie (Gallimard). Il nous explique pourquoi la chance, à ses yeux, a des implications bien plus profondes que le simple coup de bol.
Dans Forme et Objet, le concept de « chance » fait une entrée fracassante… sauf que vous lui donnez un sens assez particulier…
Tristan Garcia : Ce qui m’intéressait alors, c’était d’aller récupérer l’usage de ce terme, d’en contester l’appropriation par la science des probabilités. Au début du XVIIe siècle, il y a eu en effet un essor du calcul des probabilités, d’abord sous l’impulsion du mathématicien italien Girolamo Cardano, puis à travers les échanges entre Blaise Pascal et Pierre de Fermat. À cette époque, et jusqu’au XVIIIe siècle, beaucoup de savants et de philosophes étaient des joueurs, ce qui explique leur intérêt non seulement pour la chance, mais aussi pour les paris et la recherche de martingales – c’est-à-dire de ruses permettant d’augmenter ses chances. Ils vont donc engager une entreprise de rationalisation de l’aléatoire. Dans leur optique, la chance désigne la probabilité de l’occurrence d’un événement, sa calculabilité. Pour ma part, je souhaite défendre une idée de la chance plus ordinaire, plus commune. Dans son sens minimal, je dirais que, pour moi, la chance d’une chose, c’est simplement qu’elle soit entrée dans l’existence. C’est le fait de sortir du néant, du rien, de commencer à être quelque chose.
Cela rejoint l’adage selon lequel nous sommes tous des gagnants du loto, puisqu’il y a plus de cent millions de spermatozoïdes par éjaculation…
Et ça renvoie aussi à ces traditions anciennes de nihilisme selon lesquelles il n’y a rien de plus tragique que d’être entré dans l’existence. La chance peut être perçue comme négative. Emil Cioran, quand il écrit De l’inconvénient d’être né, ou l’écrivain d’épouvante Thomas Ligotti, dont certains textes sont repris dans la saison 1 de la série True Detective, par la bouche de l’inspecteur Cohle, poursuivent ces métaphysiques de la malchance primordiale.
“La chance d’une chose, c’est simplement qu’elle soit sortie du néant, du rien, pour entrer dans l’existence”
Pourquoi ne pas raisonner là-dessus en termes de statistiques : une graine qui tombe d’un arbre a une certaine probabilité de pousser, non ?
Prenons l’image concrète du coup de dés. Ce qui intéresse le statisticien, c’est uniquement le résultat générique : le nombre. Ce que j’appelle la chance de cet événement, c’est l’événement lui-même : a-t-il rebondi ? la main était-elle moite ? a-t-il tourné beaucoup ? comment a-t-il heurté la table ? a-t-il failli tomber par terre ? Le statisticien a une saisie générique de l’événement, mais, à l’époque, ce qui m’intéressait dans la chance, c’était ce qui fait que ce coup de dé-là est singulier et n’a jamais été tiré auparavant, ni ne le sera dans le futur. Pour le statisticien, la chance d’obtenir un six est d’un sixième. En un autre sens, la chance du coup de dé est ce qui, en lui, résiste à toute description finie, à toute évaluation, c’est ce qui dans cette expérience n’est pas répétable.