Phrase choc
« Tous ceux qui aiment les chats, les chiens, sont des cons »
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Cet article est issu du numéro 54 de Philosophie magazine « 54 - novembre 2011 », en kiosque le 27 octobre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Gilles Deleuze et Félix Guattari Mille Plateaux (1980)
Pourquoi aimer chiens et chats fait-il de nous des cons ? Derrière nos amis félins et canins, Deleuze et son acolyte Guattari décèlent un certain rapport aux animaux. Cajolées, chouchoutées, toilettées, ces bêtes-là ne sont plus que des grimaces de l’animalité. L’animal familier et familial, celui à qui l’on parle et avec qui on regarde la télé, est une grotesque projection de notre humanité. La véritable question concerne donc d’abord la manière dont nous traitons les animaux : comme un miroir de nous-mêmes ? Ou comme une altérité irréductible, certes inquiétante, mais surtout fascinante ? Bref, avons-nous un rapport humain ou animal avec les animaux ? Verdict sans appel de Deleuze : nous traitons tous les animaux, sauf ceux qui, à force d’être dégoûtants ou dangereux, parviennent à échapper à nos griffes civilisées, comme des chiens, c’est-à-dire comme des produits de l’homme. C’est pourquoi chiens et chats sont d’abord nos animaux, ceux de notre petite histoire. Même la psychanalyse en a fait des animaux œdipiens derrière lesquels se cache toujours un sujet, un papa, une maman, un « moi ». À la classe des « frotteurs » et des « aboyeurs » – « l’aboiement est la honte du règne animal », lance-t-il dans L’Abécédaire (téléfilm produit et réalisé en 1988 par Pierre-André Boutang) –, Deleuze préfère les loups et les guépards, animaux de meutes, inquiétants et maléfiques, qui « font multiplicité » et « font vaciller le moi ». Mais à côté de ce bestiaire royal en existe un autre répugnant peuplé de tiques, de poux et d’araignées. Ceux-là ont, pour Deleuze, gardé intacte leur animalité. Pas de risque dès lors d’humaniser la tique pour qui l’horizon ne représente que quelques centimètres carrés de pelage. Cependant, c’est moins de l’animal en soi, animal familier ou de meute, que de nous-mêmes qu’il est question. Il est toujours possible, quoique fort improbable compte tenu de nos habitudes coriaces, d’avoir un rapport humain à la tique et, inversement, animal au chat. Comme Deleuze lui-même, qui en a toujours eu un dans son salon… Mais avoir un rapport animal à l’animal n’implique-t-il pas de devenir animal soi-même ? C’est en tout cas le vœu de Deleuze lorsqu’il voit entre l’écrivain et l’animal une communauté de destin. Tenant l’écriture pour une affaire universelle à mille lieux de la confession intime, Deleuze veut aussi écrire pour les animaux, faire vibrer sa voix du son de leurs cris. Écrire à la place des bêtes et non pas à l’intention des bêtes.