Théâtre

“Un ennemi du peuple”. Spectacle en eaux troubles

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“Un ennemi du peuple”. Spectacle en eaux troubles

© Jean-Louis Fernandez/SdP

Cet article est issu du numéro 148 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 mars 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La mise en scène Jean-François Sivadier redonne tout son mordant à la pièce de Henrik Ibsen (prochainement en tournée en France). L’histoire d’un lanceur d’alerte avant l’heure, qui démontre que la quête de la vérité est affaire dangereuse… et solitaire.

 

Personne ne réchappe à la méchanceté du dramaturge norvégien Henrik Ibsen (1828-1906), à sa traque des « trolls de l’âme », à cette lucidité qui débusque les bassesses. Jean-François Sivadier reprend ainsi sa pièce Un ennemi du peuple, tenue par une distribution solide, imparable dans la représentation de nos grandeurs et de nos misères. Nicolas Bouchaud interprète Tomas Stockmann, un médecin de province. Avec son frère, le préfet Peter Stockmann (Vincent Guédon), il a fondé un établissement de bains dans une station thermale qui tire donc sa prospérité d’eaux… que le docteur découvre insalubres. Il lance l’alerte, mais le scandale est étouffé par les élus – notamment, son frère – comme par la presse locale. Personne n’a intérêt à ce que les bains ferment. Où le mensonge paraît un accommodement raisonnable et la recherche de la vérité une passion mortifère. Le metteur en scène n’en tire pas un drame mais une comédie tragique terriblement actuelle. Car tout prend l’eau chez Ibsen, les principes et le décor, dans cette mise en scène spectaculaire. En deux heures trente, tout sombre, jusqu’à la quête de la vérité elle-même, qui passe pour de l’orgueil. Des bombes à eau s’abattent finalement sur le plateau comme des pavés jetés dans une mare glauque. Le « peuple » patauge. Le personnage de Tomas Stockmann est taillé dans la raide étoffe des martyrs, préférant, comme il le dit, la destruction de sa ville à une prospérité fondée sur le mensonge. Or, comme Cynthia Fleury le note dans Les Pathologies de la démocratie (Fayard, 2005), « la maturité du citoyen et de l’homme politique se mesure au fait qu’il sait dissocier l’ordre du politique de celui de la vérité et de la justice. […] Les citoyens et les hommes politiques doivent se garder de vouloir démasquer la “vérité”. Ceux qui se présentent comme tels ne doivent d’ailleurs nullement nous abuser. » De ce sens politique, Tomas Stockmann est dénué jusqu’à la bêtise. Lors d’une réunion publique qui tourne court, il s’adresse directement au public, cherchant à convaincre du bien-fondé de sa cause. Mais, bientôt, sa harangue devient une extraordinaire vitupération solitaire, quasi paranoïaque. L’exhortation se métamorphose en procès du théâtre lui-même. La salle est alors invitée à voter avec ses pieds : que ceux qui soutiennent le docteur dans son combat sortent de la salle. Personne évidemment. Ne croyons-nous pas à son combat ? Devrions-nous quitter notre rôle de spectateur ? En rire ? À l’issue du spectacle, seul reste cet aphorisme sibyllin : « L’homme le plus fort du monde, c’est l’homme le plus seul. »

 

Un ennemi du peuple / De Henrik Ibsen / Mise en scène de Jean-François Sivadier / Avec notamment Nicolas Bouchaud et Vincent Guédon / Du 13 au 14 avril au Théâtre national de Nice et du 18 au 22 mai au Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine / Durée : 2h35

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