La lettre du mardi
Un été qui compte
Des Palestiniens se rassemblent pour recevoir des rations limitées en raison d'une pénurie alimentaire, dans le camp de réfugiés palestiniens de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza, le 26 août 2025. Les Nations unies ont averti que « toute la population de Gaza est menacée par la famine » depuis qu'Israël a fermé les postes-frontières le 2 mars 2025. ©Belal Abu Amer/AP/sipa
« Un été passé à compter : les os sous la peau d’enfants décharnés, les regards vides de leur mère, les journalistes assassinés, les frappes indiscriminées, l’absence de justifications et de preuves fournies, les manifestants qui commencent à comprendre qu’on se paye bien leur tête et que la priorité n’a jamais été de “les ramener à la maison”, les déclarations indignées, les petits doigts internationaux à peine levés.
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Avec la famine déclarée depuis le 22 août par le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), un organisme développé par l’ONU et plusieurs ONG, et la destruction de la quasi-totalité de la bande de Gaza, on peut désormais affirmer que la transformation par Israël de cet étroit territoire en “zone frontière” est parachevée.
Qu’est-ce qu’une “zone frontière” ? J’emprunte l’expression à l’anthropologue américaine Anna Tsing qui a passé plusieurs dizaines d’années en Indonésie, où de vastes pans de territoires abandonnés par l’État ont basculé sous un régime très particulier de fonctionnement. Ces espaces sont devenus des zones de non-droit où se développaient surexploitation de la forêt tropicale et de ses ressources, traite des humains, dégradation et destruction rapide de l’environnement, épanouissement d’une économie de prédation, prolifération de bandes et de gangs n’obéissant plus qu’à leur propre loi et servant les intérêts d’un tout petit groupe de personnes. C’est dans l’essai Frictions. Délires et faux semblants de la globalité (2005 ; 2020 pour la traduction française à La Découverte) que Tsing développe ce concept, après avoir analysé les effets de la mise en relation parfois forcée de territoires et de populations, notamment lorsque l’un tente de prendre l’ascendant et le contrôle de l’autre. Bien que le terrain étudié par Anna Tsing soit bien loin de la bande de Gaza, il me semble que son concept de zone frontière permet d’analyser la façon dont le gouvernement israélien organise l’effondrement total de son voisin.
Pour bien comprendre ce qu’est une zone frontière, il faut dans un premier temps abandonner l’image de la ligne fixe, de la démarcation nette entre deux territoires. Sous le régime de l’économie capitaliste qui génère des flux et des dynamiques sans cesse changeantes, la zone frontière est un espace mouvant, instable, où ce qu’Anna Tsing nomme la friction joue à plein, mais essentiellement dans sa version conflictuelle – la friction peut générer des effets positifs, comme de nouvelles cultures qui ne résultent pas d’un effacement de l’autre, mais encore faut-il que certaines conditions soient réunies. Un territoire devient en général zone frontière lorsqu’un groupe de personnes le désigne uniquement en termes de ressources exploitables, en espace colonisable – même temporairement –, sans tenir compte des équilibres locaux et des populations qui l’exploitent parfois déjà sous le régime de leur propre économie. La zone frontière naît de la volonté de prédation et de la dérégulation.
Loin d’être un lieu de passage ou d’échange équitable, la zone frontière est donc un espace de chaos, d’instabilité organisée, et de violence parfois mortelle. Anna Tsing fait du Kalimantan indonésien l’exemple type de la zone frontière, car elle y a observé comment les compagnies d’exploitation du bois, en s’appuyant parfois sur des cueilleurs et des orpailleurs pauvres locaux, ont complètement bouleversé, voire détruit, les systèmes locaux de subsistance, de parenté et de cosmologie. Cela suppose des déplacements de populations, du travail forcé et parfois des conflits armés, avec une organisation faite d’arrangements qui tiennent le temps d’un caprice et des coalitions parfois aussi improbables que délétères.
C’est ce que l’historien Jean-Pierre Filiu, qui a eu l’opportunité de passer une trentaine de jours à Rafah, rapporte dans Un historien à Gaza (Les Arènes, 2025) : d’anciens prisonniers libérés dans le chaos de la guerre qui forment une milice soutenue et armée par Tsahal elle-même, et organisent un marché noir de denrées alimentaires déjà rarissimes, par exemple. La récupération de la distribution de l’aide alimentaire par un organisme largement décrié, qui a abouti à la mort de centaines de Gazaouis, est un autre marqueur. Dans les territoires occupés, les arbres sont par ailleurs déjà un enjeu : une centaine d’oliviers ont encore été déracinés en Cisjordanie depuis le 21 août.
Le concept de zone frontière permet ainsi de comprendre ce qui se joue à Gaza : au-delà de la riposte militaire et de représailles contre l’attaque du 7 octobre, la poursuite d’une économie coloniale qui pousse la friction jusqu’à l’anéantissement de l’autre. »