Entretien avec Jan Assmann

Un long dialogue avec l'Égypte

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avide de savoir, la Grèce intègre la culture égyptienne tout en poursuivant le dialogue avec elle. Transmission, transformation, réinterprétation : Jan Assmann raconte comment ces hybridations ont fondé notre raison occidentale.

Qu’est-ce qui vous fascine d’abord quand vous pensez aux Grecs de l’Antiquité ?

Jan Assmann / C’est leur présence dans la mémoire culturelle de l’Europe, qui perdure jusqu’à nos jours. On ne saurait surestimer l’importance des Grecs. Il suffit de penser aux arts : les modèles grecs portent leur empreinte sur tout l’art occidental. Cela vaut aussi pour les mathématiques, et bien entendu aussi pour ce que nous appelons la philosophie. Si l’on se demande comment une culture a pu être aussi prégnante pendant des millénaires, je parlerais, pour ce qui concerne la Grèce, d’un miracle de la tradition. L’unique culture comparable est la culture juive. Notre actualité occidentale porte donc bel et bien deux empreintes originelles : la première est Israël, c’est-à-dire Jérusalem ; l’autre est la Grèce, c’est-à-dire Athènes.

Qu’est-ce qui caractérise Athènes par rapport à Jérusalem ?

/ On pourrait dire : le rapport avec la révélation. Les Grecs ne connaissaient pas, sous cette forme, le concept de révélation. Je dirais que leur culture se distingue plutôt par la discipline imposée à la pensée. C’est Claude Lévi-Strauss qui a écrit ce beau livre intitulé La Pensée sauvage. Je trouve cela très convaincant, et je dirais, dans cet esprit, que la pensée grecque est une « pensée apprivoisée ». C’est cela, l’invention qui a laissé une marque si profonde sur l’Europe : l’invention de la raison comme une forme de pensée se conformant à des règles déterminées. Il faut concevoir une telle pensée comme à la fois sociale et diachronique. Elle comporte donc d’une part un système de règles par lequel on se réfère à ce qui a déjà été pensé, et une communauté qui poursuit avec ce système sa réflexion de manière autonome. C’est l’innovation grecque : le fait que les présocratiques restent présents en permanence. Ou Aristote, qui se construit à partir de Platon et apporte simultanément dans la pensée une idée de progrès de la connaissance.

Pour les Grecs, la pensée est toujours liée à l’idée de penser-plus-loin. La pensée est donc toujours l’intégration créative de ce qui a déjà été pensé ?

/ Absolument. Dans mon livre La Mémoire culturelle, je donne le nom d’« hypolepse » à cette forme d’intégration créative. Elle désigne le procédé consistant à se référer, tout en restant indépendant, à une chose qu’un autre a déjà dite. Il s’agit donc d’une forme d’intégration par le dialogue.

Égypte, Grèce, Israël
« Les Égyptiens ont toujours une pensée coopérative, les Grecs une pensée compétitive. En Israël, c’est encore autre chose : leur concept de révélation fait entrer en jeu une note hautement autoritaire et normative »
 

Les Grecs étaient donc avant tout des praticiens du dialogue, ils concevaient la connaissance comme un processus ouvert qui s’accomplit et se développe sous forme de discours et contre-discours ?

/ Cela me semble évident. Avant tout, les Grecs appartenaient à une culture de la querelle, une culture de la compétition. L’agonal, le compétitif, la volonté d’être toujours le premier, tout cela est profondément gravé dans cette culture. Cette forme de culture de la compétition athlétique – qui est aussi et notamment physique – est subordonnée au dialogique. C’est une tout autre situation que, par exemple, dans l’Égypte antique. De ce point de vue, les Égyptiens sont des Africains, avec un immense besoin d’harmonie. Là, il s’agit donc de s’intégrer à un projet commun, à l’État, à la communauté. Les Égyptiens ont toujours une pensée coopérative, les Grecs une pensée compétitive. Et en Israël, c’est encore autre chose : leur concept de révélation fait entrer en jeu une note hautement autoritaire et normative. Bien sûr, là aussi, on se dispute, il y a des contradictions, comme le montre l’exemple de Job. Mais Dieu, au sens véritable du dialogue et comme partenaire dans un discours exempt de domination et qui n’a d’autre contrainte que celle de fournir un meilleur argument, c’est impensable là-bas (même si cela existe tout à fait dans la pensée ultérieure, talmudique, qui est pour sa part entrée dans l’école de pensée grecque). De ce point de vue, ce sont réellement trois modèles très différents.

Vous qui êtes égyptologue de formation, comment décririez-vous le rapport des Grecs avec la culture égyptienne, en particulier ?

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