Édito

Un temps à soi : l'édito d'Alexandre Lacroix

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Un temps à soi : l'édito d'Alexandre Lacroix

©Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine « À qui appartient mon temps ? », en kiosque le 29 avril 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Tous les matins, je fais la même expérience.

Je me réveille tôt, sans avoir programmé aucune sonnerie, vers 5h30 ou 6h. L’appartement est encore froid et plongé dans la pénombre, l’aube a tout juste commencé à délayer la noirceur du ciel nocturne. Par ma fenêtre, qui donne sur un rideau d’arbres, je vois les branches ployer doucement dans le vent, tandis que des chants d’oiseaux épars résonnent contre les vitres.

J’enfile un pull, me prépare un café et m’assois à une tablette au plateau de verre que j’ai posée sous une fenêtre, pour écrire. Les autres dorment. Personne n’étant levé, je ne reçois pas de mails ni d’appels, mon téléphone peut encore rester une heure ou deux en mode avion sans problème. C’est vraiment mon moment, la plage de la journée qui m’appartient. Et je l’utilise pour écrire, pour poursuivre mon manuscrit en cours, qu’il s’agisse d’un roman ou d’un essai. La clarté indécise instaure une porosité entre les rêves et la veille qui se prête bien au mouvement hypnotique de la frappe sur le clavier. Comme je suis encore ensommeillé, engourdi, je ne maîtrise pas complètement les phrases qui viennent, d’ailleurs je me sens dispensé de l’impératif de maîtrise, soustrait à la tyrannie de la volonté. Il s’agirait plutôt d’un accueil. Les mots proviennent d’une dimension invisible, une doublure du réel.

Parfois, je m’interroge : est-ce que je suis vraiment en train de faire quelque chose pour moi dans ces moments-là ? Ou bien ne suis-je pas plutôt en train de m’atteler très tôt à une tâche productive ? En effet, je publie, ce que j’écris est connecté à l’économie de l’édition, et donc il ne saurait s’agir d’une activité purement gratuite, comme le serait une méditation ou une prière. Me mens-je à moi-même, fais-je passer un acte de production – au sens capitaliste – pour une quête d’absolu ?

Le philosophe Ludwig Wittgenstein, dans ses notes collectées sous le titre La Grande Dactylographie, consacre quelques pages à l’« expérience du moment présent ». Il fait cette remarque simple, mais troublante : le courant de la vie, ou le courant du monde, n’a de cesse de couler, pourtant « ce que nous pourrions appeler le temps du phénomène ne se trouve pas dans le temps (passé, présent, futur) de l’histoire […]. En revanche, ce que nous comprenons par “langage” se déroule dans le temps homogène de l’histoire ». Il propose une analogie avec le cinéma : dans un film, il y a le flux des images – ce serait l’écoulement du monde, des phénomènes – mais aussi la bande-son, les dialogues et la musique – ce serait le langage. Les deux dimensions du temps n’ont pas le même rythme et ne sont pas organisées de la même façon. Wittgenstein n’en dit pas plus et nous laisse ici, comme à son habitude, avec une énigme, mais une énigme qui éclaire mon rituel matinal. 

La rédaction d’un livre appartient en un sens au temps social, au cycle des tâches productives. Mais ce qui se passe concrètement quand j’écris, c’est que je tente de me réapproprier le langage, de déployer des phrases. Et comme l’ordre des mots est successif, que le sens n’en apparaît que chronologiquement, ce travail me situe dans un passé, un présent et un futur, il me fait accéder à une dimension de l’expérience temporelle différente de celle de la société et du monde. Ce qui s’ouvre à moi ainsi, c’est une autre histoire. C’est peut-être dans le langage, dans l’expression, qu’est à rechercher le véritable temps à soi.

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