Une démocratie esclavagiste
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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Athènes, la première démocratie, fut aussi une société esclavagiste. Et parce que les maîtres étaient les représentants de leurs esclaves, toute forme de représentation des citoyens libres y était vécue comme une aliénation et bannie. Un double paradoxe analysé par l’historien Paulin Ismard.
Comment comprendre que l’Athènes de l’époque classique, dont nous prétendons depuis deux siècles être à tort et à raison les héritiers, ait aussi été la première société authentiquement esclavagiste de l’histoire ? Pour l’humanisme occidental moderne, il y a assurément là un sujet embarrassant, face auquel il lui fallut inventer de multiples parades. Au milieu du XIXe siècle, il allait ainsi de soi chez de nombreux historiens que les dispositions naturellement humanistes des contemporains de Socrate les avaient conduits à adopter un traitement généreux à l’égard de leurs propres esclaves. La prétendue humanité des maîtres athéniens servait même aux abolitionnistes à accuser, par contraste, la cruauté de la traite atlantique. Mais leurs adversaires trouvaient pareillement dans l’Athènes classique des ressources pour légitimer la perpétuation du système esclavagiste : l’esclavage grec témoignait dans ce cas du tribut, aussi malheureux qu’inévitable, à acquitter pour la grandeur de toute civilisation. Le sociologue américain George Fitzhugh, grand défenseur de l’esclavage, écrivait en 1850 que « l’esclavage domestique dans les États sudistes a produit les mêmes résultats qu’en Grèce et à Rome en élevant le caractère du maître. Il est noble et indépendant dans ses sentiments, généreux, affectueux, courageux et éloquent. L’histoire le prouve : Scipion et Aristide, Calhoun et Washington sont le noble résultat de l’esclavage domestique ».
L’histoire scientifique, depuis le milieu du XXe siècle, a cessé de penser en ces termes la question de l’esclavage grec. Il ne s’agit plus de dédouaner les Athéniens de la monstruosité de l’esclavage comme si nous en étions naturellement les héritiers. Surtout, les historiens ont cessé de considérer que l’esclavage était une institution étrangère à ce qui constitue un des legs les plus précieux de l’expérience grecque : l’invention de la démocratie. L’analyse du « miracle grec » ne saurait ainsi passer sous silence ce qui fut à sa manière une de ses innovations les plus frappantes : la réduction, à une échelle et selon une ampleur jusqu’alors inconnues, de centaine de milliers d’individus à l’état de marchandises.
Mieux que toute autre, l’œuvre de Moses Finley a voulu penser ce lien en interrogeant la naissance contemporaine de la démocratie et de l’esclavage au tournant de l’époque archaïque et de l’époque classique (- VIe/- Ve siècles). Dans une formule célèbre, l’historien américain a évoqué la « marche main dans la main de l’esclavage et de la liberté » dans le monde grec. Il a surtout fait de la Grèce d’époque classique la première « société authentiquement esclavagiste » de l’histoire, comparable sous de nombreux aspects aux sociétés esclavagistes issues de la conquête coloniale de l’Amérique. Selon un schéma d’inversion du fameux miracle grec, le privilège d’inaugurer la modernité occidentale, ici dans son versant le plus terrible, reviendrait donc une fois encore à la Grèce ancienne.