Les clés d’un classique

Une fidélité à l’enfance : un extrait commenté des “Carnets” d’Albert Camus

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Cet article est issu du numéro 181 de Philosophie magazine « Peut-on devenir meilleur ? et si oui, comment ? », en kiosque le 11 juillet 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les premières lignes des Carnets de Camus, alors âgé de 22 ans, annoncent toute son œuvre future, fondée sur les notions de sensibilité, de plénitude vitale mais aussi, déjà, de nostalgie. 

L’extrait

Carnets I (Mai 1935-Février 1942) 
(Folio, Gallimard, p. 11-12 ; © Gallimard, 1962 et 2013)

« Mai 35
Ce que je veux dire : Qu’on peut avoir – sans romantisme – la nostalgie d’une pauvreté perdue. Une certaine somme d’années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité *. Dans ce cas particulier, le sentiment bizarre que le fils porte à sa mère constitue toute sa sensibilité *. Les manifestations de cette sensibilité dans les domaines les plus divers s’expliquent suffisamment par le souvenir latent, matériel de son enfance (une glu qui s’accroche à l’âme).
De là, pour qui s’en aperçoit, une reconnaissance et donc une mauvaise conscience. De là encore et par comparaison, si l’on a changé de milieu, le sentiment des richesses perdues. À des gens riches le ciel, donné par surcroît, paraît un don naturel. Pour les gens pauvres, son caractère de grâce infinie lui est restitué.
À la mauvaise conscience, aveu nécessaire. L’œuvre est un aveu, il me faut témoigner *. Je n’ai qu’une chose à dire, à bien voir. C’est dans cette vie de pauvreté, parmi ces gens humbles ou vaniteux, que j’ai le plus sûrement touché ce qui me paraît le sens vrai de la vie. Les œuvres d’art n’y suffiront jamais. L’art n’est pas tout pour moi. Que du moins ce soit un moyen *. » 

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