Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Si nous sommes sincères, il est très difficile de contrer nos défauts et nos mauvaises habitudes. Certains traits de caractère nous accompagnent depuis l’enfance. Et pour ce qui est de nos penchants – pour un tel, ce sera la cigarette ou l’alcool, pour un autre, les accès de colère –, s’en débarrasser est un véritable défi. Mais renoncer, affirmer que nous ne sommes incapables de changer, n’est-ce pas nous enfermer un peu vite dans une immobilité désespérante ? La philosophie ne pourrait-elle pas ici renouer avec sa destination première et redevenir guide de vie ?
Et retrouvez aussi notre dossier spécial consacré aux législatives
+ 21 %C’est l’augmentation de la « rhétorique émotionnelle » dans les interventions des députés européens depuis 2019, selon l’étude « Rhétorique émotionnelle et montée du populisme au Parlement européen » parue en juin…
C’est une première mondiale ! Selon un essai paru dans la revue Science en mai, une équipe de chercheurs de l’université Harvard et de Google est parvenue…
“L’esprit de défaite, ça vient toujours des élites”Emmanuel Macron, le 12 juin, en conférence de presse, à Paris“Si l’on vit assez longtemps, on voit que toute victoire se change un jour en défaite”Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont…
« Déchaînement de violence dont fait preuve un meurtrier à l’égard de sa victime » : c’est en ces termes qu’est défini l’« …
C’est la question qui a été posée le 30 mai lors d’une journée d’étude organisée à la Fondation Maison des sciences de l’homme sous le marrainage de la philosophe Geneviève Fraisse. Longtemps fondée sur un universalisme abstrait, la démocratie…
C’est l’ennemi numéro un de ceux qui déplorent le déclin de la langue française. Pourquoi dire « du coup » en lieu et place d’innombrables autres possibilités : « donc », « par conséquent », « de ce fait …
À l’heure où nous rédigeons ces pages, nous ne connaissons pas l’issue des élections législatives. Nous commenterons celle-ci sur philomag.com, où…
Qu’auraient pensé les philosophes de la situation politique inédite que traverse la France ? Quatre grands penseurs de l’État et de la…
Dans Récidive. 1938 (PUF, 2019), le philosophe Michaël Fœssel a tiré une analogie entre les années 1930 et notre époque, risquant « un…
Le géographe, théoricien de la « justice spatiale », analyse la recomposition du rapport à la politique où se mêlent crise de l’État…
La France sombre-t-elle dans une atmosphère de pré-guerre civile ? Réponse du sondeur et essayiste, théoricien de l’« archipélisation de…
La sociologue, spécialiste du rapport de la jeunesse à la politique, souligne un basculement dans leurs préoccupations : où la nécessité de «…
Le philosophe, qui s’est intéressé aux notions de liberté et d’obéissance en démocratie, décrypte les raisons de la colère qui s’est exprimée dans…
La philosophe analyse, dans les pas de Machiavel, la période qui s’est ouverte avec la dissolution de l’Assemblée nationale.
TikTok est-il une arme du pouvoir chinois pour décérébrer la jeunesse mondiale ? Quoi qu’il en soit, la bataille pour la noosphère – le…
Les molécules promettant de lutter contre l’obésité séduisent aussi des gens qui n’en ont guère besoin. Signe de l’appétit grandissant de nos…
LE DILEMME DE LAETITIA« Ma fille de 14 ans s’apprêtait à sortir faire des courses avec ses copines. Il faisait très beau, et elle portait un mini…
On connaît les ermites religieux, mais qu’en est-il des gens qui ont choisi d’habiter dans des cabanes ou dans des grottes, quelque part entre…
Avant de s’imposer comme une grande figure de la pensée écologique, David Abram a été magicien itinérant dans toute l’Europe et fait plusieurs…
Spinoza ferait-il un bon coach aux prochains jeux Olympiques ? En se demandant ce que peut le corps, il oublie que, sous le coup de l’effort…
Si nous sommes sincères, il est très difficile de contrer nos défauts et nos mauvaises habitudes. Certains traits de caractère nous accompagnent depuis l’enfance. Et pour ce qui est de nos penchants – pour un tel, ce sera la cigarette ou l’alcool, pour un autre, les accès de colère –, s’en débarrasser est un véritable défi. Mais renoncer, affirmer que nous ne sommes incapables de changer, n’est-ce pas nous enfermer un peu vite dans une immobilité désespérante ? La philosophie ne pourrait-elle pas ici renouer avec sa destination première et redevenir guide de vie ?> Avec le réchauffement climatique et la crise politique actuelle, il nous est difficile de croire à un progrès collectif. Nous sommes néanmoins confiants dans la capacité à nous améliorer individuellement. De quoi reprendre espoir ?> Pour les témoins dont nous avons recueilli l’histoire, en tout cas, c’est la traversée du négatif – que ce soit la prison, la séparation, l’expérience de la rue ou les pressions politiques – qui a permis le dépassement de soi.> Et qu’en est-il du machisme ? Notre journaliste s’est rendu dans un cercle de parole réservé aux hommes, où l’on tente de se défaire du poids encombrant de la virilité.> Préférez-vous l’école des vertus proposée par Aristote, l’école des devoirs d’Emmanuel Kant ou encore l’école des conséquences chère à John Stuart Mill ? Ce sont en effet les trois grandes pistes fournies par les philosophes classiques pour opérer un travail sur soi.> Et du côté de l’Asie, comment le problème est-il abordé ? Entretien avec le philosophe Alexis Lavis, qui pratique depuis longtemps la méditation après avoir été champion d’escrime.> Améliorer ses performances, c’est l’obsession des sportifs de haut niveau. Au mépris de la grâce et de la poésie ? Le cycliste et philosophe Guillaume Martin en parle avec la philosophe spécialiste de l’anarchisme Catherine Malabou.> Pour poursuivre la réflexion de notre dossier, nous avons choisi de présenter des extraits du Hagakure. Écrits sur la Voie du samouraï, de Yamamoto Tsunemoto, texte qui promeut l’amélioration de soi tout au long de l’existence et l’acceptation de la mort.
Alors que la perspective d’un progrès collectif nous emportant vers une société plus juste et plus éclairée s’est éclipsée, chacun aspire, en son…
Nos cinq témoins ont connu le pire avant de se réinventer. Un « travail du négatif » qu’explore avec eux la philosophe Fabienne Brugère…
Notre reporter s’est rendu dans un groupe de parole exclusivement masculin où les participants désirent améliorer leur rapport à eux-mêmes et aux…
Comment s’améliorer ? La tradition philosophique offre trois grandes options éthiques pour y parvenir. Nous exposons ici ces voies, toujours…
Philosophe et sinologue, enseignant à l’université en Chine, Alexis Lavis pratique la méditation après avoir été champion d’escrime. Pour lui, l…
S’améliorer, c’est la quête de tout sportif de haut niveau… Mais comment y parvient-on : par la discipline ou la transgression ? De…
Dans le Japon du XVIIIe siècle, Yamamoto Tsunemoto (1659-1719), un moine au passé de samouraï, dicte à l’un de ses disciples des anecdotes et…
L’œuvre foisonnante d’Albert Camus est parcourue par un fil d’Ariane peu connu. Il relie à la fois sa vie, son art, ses lectures et ses pensées…
Les premières lignes des Carnets de Camus, alors âgé de 22 ans, annoncent toute son œuvre future, fondée sur les notions de sensibilité, de plénitude vitale mais aussi, déjà, de nostalgie.
C’est la traversée d’une extraordinaire aventure poétique, morale et philosophique qui nous est proposée avec cette nouvelle édition, la cinquième, des œuvres complètes de Baudelaire dans la Pléiade. Pour la première fois, elle n’est plus scindée entre poésie et critique, mais suit au plus près l’ordre chronologique d’écriture et de parution des textes. Nous passons des premiers vers en latin et autres Salons consacrés à l’exploration de la vie moderne aux massifs poétiques des Fleurs du mal, dans ses deux versions – la première de 1857, censurée aux termes d’un procès pour « délit d’outrage à la morale publique » (qui ne fut annulé qu’en 1949), et la seconde, enrichie quatre ans plus tard –, suivi des Paradis artificiels et du magnifique Mon cœur mis à nu. Au centre de la révolution qui porte le nom de Baudelaire, l’invitation à chercher la beauté et la vérité poétique ailleurs que dans le panthéon des choses belles : dans la laideur d’une charogne comme dans l’observation d’une passante ou d’une mise à mort. Comme l’indique l’adresse au lecteur des Fleurs du mal, il s’agit d’avoir la hardiesse de trouver la beauté dans « le poison, le poignard et l’incendie » pour tromper un mal plus grand encore, l’ennui. Et, à chaque fois, l’effet poétique surgit dans le court-circuit entre le positif et le négatif – « l’horreur et l’extase de la vie » – que le poète met en contact en cherchant à faire apparaître la « réversibilité » de chaque chose et de chaque être : « Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse […] / Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine […] / Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres […] / Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides […] ».Cette oscillation est politique en même temps que poétique : « Je comprends qu’on déserte une cause pour savoir ce qu’on éprouvera à en servir une autre, est-il dit dans Mon cœur mis à nu. Il serait peut-être doux d’être alternativement victime et bourreau. »Mais elle est surtout esthétique. Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire en a fait le cœur de sa définition de la modernité : « c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». Comme le souligne André Guyaux et Andrea Schellino en introduction à ces deux volumes, la « réunion des contraires » qui est à l’œuvre dans l’esthétique de Baudelaire procède de la revendication d’un droit inédit, le droit de se contredire, que le poète considère comme le plus important… avec celui de s’en aller.
« Des clefs ouvrant des salles inconnues de notre propre château » : tels étaient les livres dont Franz Kafka, âgé de 19 ans, rêvait dans une lettre adressée à son ami Oskar Pollak. Quiconque s’aventure dans la biographie de Kafka sait qu’il trouvera moins la clé qui ouvre le château que son matériau de construction. Ce matériau vécu, l’écrivain l’a décanté à un degré extrême qui fait la rareté de son œuvre. Par le pouvoir de l’écriture, il n’a pas cessé d’extraire une puissante logique imaginaire des épisodes de son enfance et de son adolescence. Fruit de vingt années de travail, cette monumentale biographie a été traduite de l’allemand dans un ordre qui n’est pas chronologique, puisque le dernier volume paru de la trilogie s’intitule – après Le Temps des décisions (tome 1) et Le Temps de la connaissance (tome 2) – Les Années de jeunesse. Sa lecture permet de remonter vers l’origine d’une œuvre à travers une masse vertigineuse de données. Cependant, tout le tact de Reiner Stach est de ne jamais proposer directement de clés pour la création littéraire mais de laisser entrevoir ce qui, dans la vie de Kafka, peut avoir alimenté ses hantises : le sentiment d’enfermement, la menace diffuse, la toute-puissance d’une loi absurde et intériorisée. On entre ainsi dans l’épaisseur de l’Europe centrale à la charnière du XIXe et du XXe siècle. On ressent la qualité d’étouffement spécifique à la ville de Prague, avec ses nuances ethniques et sociales d’une complexité harassante, en particulier pour la communauté juive. On s’assoit en silence sur les bancs du Gymnasium, le lycée de langue allemande à la discipline pointilleuse. On mesure aussi la distance que Kafka a gardée vis-à-vis de la psychanalyse. À chaque pas, cependant, Reiner Stach évite de faire de lui un personnage « kafkaïen ». Épris de natation, ami fidèle, c’est aussi un passionné de technique et même d’aviation, comme le montre son enthousiasme au sujet du meeting aérien de Brescia-Montichiari en 1909. Enfin, cette enquête, qui s’arrête en 1911, nous délivre d’un autre piège : celui de voir dans Kafka un prophète de la barbarie du XXe siècle. Auteur comique sans équivalent – ce qu’un lecteur est-européen perçoit peut-être mieux qu’un lecteur français –, Kafka apparaît moins, au fil de ces trois volumes de biographie, comme l’arpenteur rigoureux d’une prison asphyxiante que comme un perpétuel inventeur d’oxygène.
On sait combien l’œuvre de Foucault doit à celle de Nietzsche, qui lui a ouvert la voie pour mener à bien son grand projet : faire l’histoire de la vérité. Ce recueil d’inédits est un ensemble de cours, de conférences et autres travaux que l’auteur de L’Archéologie du savoir a consacrés à Nietzsche. On y trouve un Foucault délesté de ses exigences stylistiques habituelles (la majorité des textes se présentent comme des notes, l’armature logique est visuellement retranscrite), nous offrant alors une présentation claire (bien qu’assez technique) de son interprétation des concepts de Nietzsche dont il s’est le plus servi – notamment ceux d’histoire, de connaissance, de vérité et de forces. On retiendra en particulier l’idée, assez contre-intuitive et pourtant si importante, selon laquelle « la connaissance et la vérité sont des inventions ». Foucault apprend de Nietzsche que la connaissance n’est pas une disposition naturelle orientée par principe vers la vérité. Il ne suffit pas, comme l’ont pensé nombre de philosophes, d’être méthodique, neutre ou de bonne volonté pour ne pas se tromper. En effet, la connaissance en elle-même est mystificatrice. Ce sont des forces (instincts, intérêts, désirs) et non une rationalité pure et désintéressée qui la dirigent et luttent pour lui imposer un sens. « Pourquoi l’homme ne voit-il pas les choses ? Il se trouve lui-même dans le chemin : il cache les choses », affirme déjà Nietzsche dans Aurore. Nous sommes des êtres de connaissance, nous argumentons, nous enquêtons, nous interrogeons, nous démontrons. Et il est crucial d’interpréter ces pratiques, de « lire entre les lignes » afin d’identifier ce qui les conduit, car elles ont des ressorts parfois obscurs et louches. Chez Foucault comme chez Nietzsche, faire l’histoire de la vérité, c’est faire la critique de ce qui nous paraît le plus évident, et, en découvrant que nous l’avons inventée, la faire paraître étrange, artificiel, parfois même délétère.
Ouvrez grand les yeux et, surtout, tendez bien l’oreille. Voici une anthologie monumentale qui parcourt toute l’histoire de la civilisation occidentale au fil et au filtre de l’ouïe, en prenant comme motif directeur et basse continue le phénomène de l’écoute. Comme l’explique en introduction le musicologue Martin Kaltenecker, ce volume intervient dans un contexte où la dimension (du) sonore, généralement négligée au profit de l’expérience visuelle, est redécouverte et de plus de plus investie par la recherche – dans le monde anglo-saxon, on parle des sound studies ou d’un acoustic turn. Centrés sur l’Europe et signés par des auteurs de tous les horizons, les plus de mille textes rassemblés ici concernent autant l’histoire de la musique que le fonctionnement de l’audition, en passant par la question des pratiques et des lieux d’écoute. Cette odyssée foisonnante, étourdissante d’érudition, a ses thèmes récurrents, sans cesse modulés au cours des siècles. C’est le cas, par exemple, du pouvoir spirituel du chant, à même de purger l’âme des passions chez Aristote ou d’élever l’homme vers Dieu dans le monde chrétien. Elle a aussi ses inflexions, ses bifurcations. C’est l’avènement à partir du XVIIe siècle, dans le sillage de l’essor de la science moderne, d’une approche plus physique, matérielle, du son, laquelle sera embrassée par Descartes dans son Abrégé de musique (1618) ou plus tard par Diderot dans ses Principes généraux d’acoustique (1748). C’est encore l’accent de plus en plus marqué, à l’âge du romantisme, sur le sentiment du sublime et la beauté des sons de la nature – « tout ce qui sonne dans la nature est musique », écrit Herder. Il y a enfin les moments de cassure, où une révolution technique change drastiquement la donne. L’anthologie se termine ainsi sur l’émergence à la fin du XIXe siècle de l’enregistrement sonore, avec l’invention par Thomas Edison du phonographe. Cet appareil capable de graver et de reproduire les sons provoqua un choc d’étrangeté, qui fit dire à Edmond de Goncourt : « Ç’a l’air de sorcellerie. » On ressort de ce long voyage sonné mais pris par l’envie de se montrer plus attentif aux sons, humains ou non, mélodieux ou non, qui nous entourent – de penser aussi le monde par les oreilles, en se mettant à son écoute.
L’histoire de la Rome antique à partir des mains : c’est ce que propose l’historienne de l’Antiquité Sarah Rey. Au fil de ce récit sensoriel et tactile, convoquant des sources juridiques, poétiques et iconographiques, on découvre que la main fonctionne comme une « lucarne par laquelle regarder la société tout entière ». À Rome, indique l’autrice, « la main, c’est la morale même ». Symbole de « l’autorité du père », elle intervient à travers les gestes dans le droit et les rites religieux romains. Nimbée d’une aura sacrée, elle a donné lieu à toutes sortes de bravades et de récits trépidants, comme celui de « Mucius Scaevola qui, au VIe siècle av. J.-C., avait stupéfié l’assiégeant étrusque Porsenna en posant sa main sur un autel en flammes ». Des siècles plus tard, Rousseau et Nietzsche affirmeront tous deux avoir voulu reproduire ce geste d’immolation héroïque. La fascination romaine pour la main a irrigué toute la pensée occidentale, jusqu’à devenir le « point de départ d’un éblouissement philosophique » remontant à Aristote qui en fait l’« instrument d’instruments » : l’outil suprême pour utiliser et créer tous les autres. Sarah Rey explore les mains de travailleurs, occupées, ainsi que l’écrit le poète Virgile, à « traire les brebis » ou à « saisir les mottes de terre ». Ces mains concrètes et humbles, faites de chairs et de « cals », idéalisées dans certains récits, ont souvent été méprisées dans la vie réelle. Lorsque l’aristocrate Scipion Nasica (IIe siècle av. J.-C.), en campagne pour un poste d’édile, serre la main calleuse d’un citoyen, il s’en moque en lui demandant s’il a « l’habitude de marcher sur les mains ». Cette histoire de Rome permet finalement de saisir ce fossé entre la manus des puissants et les mains « sans pouvoir » qui fabriquent, nettoient, cultivent, mais ne commandent pas. À la fin de la lecture, on a le sentiment émouvant d’avoir pu toucher du doigt une grande part de la vie matérielle et spirituelle des Romains d’autrefois.
Un livre de Tim Ingold est toujours un événement, et celui-là l’est d’autant plus qu’il offre des sentiers faciles vers des idées difficiles. Correspondances, en hommage à Charles Baudelaire, réunit 27 textes courts où l’anthropologue explore un concept qui est au cœur de son œuvre : Ingold fait de la correspondance, au sens strict comme au sens figuré. Il écrit sur le vent et le ciel, une pierre ou une forêt, un monument ou une œuvre d’art. Il écrit comme on écrit à ses proches, avec la même affection, le même désir et la même attention : « Autrefois, nous pensions et écrivions en rédigeant des lettres. Nos pensées volaient à la rencontre du destinataire comme si nous étions avec eux dans la conversation. » Et Ingold converse. Il n’interagit pas – le mot sent trop le face-à-face et l’affrontement – il « correspond » : il y a du Montaigne chez ce penseur inclassable qui a bâti sa vie, ses voyages, ses rencontres autour d’un concept qui n’est pas si éloigné de la résonance d’Hartmut Rosa, sauf que l’anthropologue écossais y ajoute une dimension poétique. « Pour qu’une pensée soit une idée, elle doit déranger, perturber, telle une rafale de vent sur un tas de feuilles mortes. » Pour qu’une pensée se diffuse, il faut des images qui la fixent.
Dans les années 1950, on n’attend pas grand-chose d’une jeune femme noire mère célibataire. À la limite, qu’elle danse et qu’elle chante – son corps élancé et son accent sont si exotiques, d’après les stéréotypes racistes de l’époque. Maya Angelou se prête toutefois au jeu et fera même de son nom de scène le nom de plume qu’on lui connaît, mélange du surnom « Maya » (pour Marguerite) et de son nom d’épouse, Angelos devenu Angelou. Car la scène, dans ce troisième volet de mémoires qui en compte sept en cours de traduction, devient le lieu de l’émancipation pour l’autrice, poète et activiste décédée en 2014. Tout commence dans un magasin de disques spécialisé en jazz : grâce à sa connaissance des musiciens afro-américains, celle que l’on n’appelle pas encore Maya prend l’assurance d’une experte. Après un mariage raté, elle s’engage dans un cabaret d’entraîneuses, qui la mène dans un club chic de San Francisco, puis en tournée en Europe et au Moyen-Orient avec la troupe de l’opéra Porgy and Bess de Gershwin. Se trouver un nom et l’incarner, trouver son propre rythme en somme : ce sera la première étape vers l’activisme politique.
Pourquoi, alors même que le système économique traversait l’une de ses plus graves crises en 2007-2008, aucun changement de fond ne s’est-il produit ? Comment, au bord du gouffre, est-il parvenu à se rafistoler ? C’est que, diagnostique l’anthropologue anarchiste David Graeber, le leitmotiv du capitalisme néolibéral s’est imprimé dans les esprits jusqu’à devenir une évidence résignée : il n’y a pas d’alternative. Telle est l’idée qui sert de fil rouge à cet ensemble d’articles rédigés entre 2004 et 2010 par le théoricien des « bullshit jobs ». Les élites sont parvenues à « se rendre incontournables », à discréditer et à oblitérer tout idéal concurrent, « de sorte qu’[elles] seraient les [seules] à pouvoir proposer des solutions lorsque le système finirait par s’effondrer ». Pour atteindre ce résultat, il aura fallu un intense travail de refaçonnement des âmes qui constitue, selon Graeber, la « vraie nature » du néolibéralisme : « celle non pas d’un projet économique, mais d’un projet politique, visant à saper l’imagination ». Les mouvements altermondialistes, qui tâchaient d’inventer d’autres mondes, ont été mis au pas par cet écrasement des imaginaires qui engendre le renoncement. « Le désespoir n’est pas naturel, il faut le fabriquer. Pour comprendre cette situation, on doit se rappeler que les trente dernières années ont vu s’édifier un immense appareil bureaucratique ayant pour mission de créer et maintenir le désespoir, une gigantesque machine conçue d’abord et avant tout pour anéantir l’idée qu’un autre avenir est possible. » Il est urgent, pour Graeber, de rouvrir les imaginaires. C’est à cette fin qu’il écrit, s’efforçant de dégager les succès oubliés, les réussites négligées des mouvements sociaux qui ont essaimé dans la première décennie du troisième millénaire. L’anthropologue rappelle tout particulièrement l’écho rencontré par les initiatives de démocratie directe. Il analyse le raidissement des régimes à travers le monde comme une réaction d’affolement à ce frémissement populaire. Un nouveau futur peut être inventé, pour peu que renaisse l’enthousiasme propre à la résistance et à l’expérimentation politique. « Les possibilités humaines sont presque toujours plus grandes que celles que nous imaginons d’ordinaire. »
Pour être sceptique, il ne faut pas seulement douter de tout, il faut encore s’opposer à tout. Ainsi Sextus Empiricus (IIe-IIIe siècle), à peu près le seul philosophe sceptique dont l’œuvre soit parvenue jusqu’à nous. Dans ce Contre les moralistes, troisième et dernier volet d’un ensemble plus vaste dirigé « contre les dogmatiques », il rejette autant les thèses des stoïciens que celles les épicuriens, celles des platoniciens comme celles des aristotéliciens. À chaque proposition pour tenter de définir le bien et le mal, il oppose un argument contraire, en soutenant qu’il n’y a ni bien ni mal par nature et en invitant à renoncer à le chercher ou à le fuir. Mais une telle position est-elle tenable jusqu’au bout ? En effet, s’interroge René Lefebvre dans le riche appareil critique de présentation et d’explication qui entoure l’œuvre, « comment le Sceptique pourrait-il vivre sans que rien ne le guide dans ses choix, sans perspectives ni normes d’aucune sorte ? ». Précisément, du point de vue sceptique, c’est la suspension de l’assentiment qui est libératrice. « Tout malheur [vient] de ce qu’on poursuit les biens dans l’idée qu’ils sont bons et de ce qu’on fuit les maux dans l’idée qu’ils sont mauvais », explique ainsi Sextus Empiricus. Si morale sceptique il y a, elle se moque bien de la morale.
Peut-on tuer un mort ? Et, à travers lui, la mort ? Cette question philosophique est au cœur de dernier roman, palpitant, de Jean-Paul Dubois. Il s’ouvre sur cet aveu, sans regret ni remords, du narrateur Paul Sorensen : il vient de décharger deux balles dans la tête de son père, Thomas Lanski. Sauf que ce meurtre a été commis… à la morgue, sur un père mort de maladie deux semaines plus tôt. Condamné à un an de prison avec sursis et à un an de soins thérapeutiques, le narrateur nous entraîne, en compagnie de son psychiatre, vers la « béance initiale » qui s’est ouverte en lui, à sa naissance, quand sa mère et son frère jumeau sont morts, et l’ont laissé seul avec un père tyrannique et cruel. « Depuis ce premier jour, il y a un trou en moi. Suffisamment profond pour m’accueillir. Il habite en moi. Parfois je le sens, il bouge, change de position ou prend toute la place. Il patiente, il a tout son temps. Il attend que je tombe dedans. Et alors il se refermera. » Ce trou que la mort des autres creuse en nous peut nous absorber et nous anéantir. À moins que nous apprenions à vivre avec, c’est-à-dire à pleurer.
Vous patientez dans la salle d’attente de votre dentiste, et votre voisine vous demande de garder son sac le temps d’aller aux toilettes. Allez-vous en profiter pour partir avec ? Très probablement, non. Pour Stéphane Debove, c’est déjà un sujet d’étonnement. Pourquoi sommes-nous capables d’agir contre notre propre intérêt, en vertu de lois qui nous semblent absolues ? Alternant des exemples, des développements théoriques et des petits exercices de réflexion, cette enquête relève le pari de « naturaliser » la morale. Notre représentation du bien et du mal ne serait pas dérivée de raisonnements, ni entièrement relative à notre culture : « Les jugements moraux peuvent avoir des bases biologiques et ils peuvent être compris comme le produit d’une capacité cognitive évoluée par sélection naturelle. » Une caractéristique sélectionnée car elle est, en un sens, optimale à la survie de l’espèce. Cette hypothèse n’est pas nouvelle. On la trouve déjà chez les philosophes écossais du XVIIIe siècle, comme Shaftesbury ou Hutcheson, qui reprennent les mêmes éléments de langage et comparent le sens moral à un organe mental. Quant à l’apparition de cet « organe » dans l’histoire de l’humanité, elle est déjà évoquée par Darwin. Debove actualise ces hypothèses et les présente au lecteur non spécialiste de manière accessible. Son but ? Aider, par un travail descriptif, à reprendre la main sur nos « algorithmes » moraux : en les comprenant, nous pourrions en saisir les contours, les limites, pour ainsi les reprogrammer. Cette approche séduisante et pragmatique a cependant un point aveugle : l’assimilation de notre « sens moral » à un « algorithme » cérébral. L’usage de ce terme, jamais justifié, trahit les postulats computationnels de l’auteur. Le cerveau serait une grosse machine à traiter de l’information dont l’un des logiciels serait la morale. Un parti pris qui le détourne de la possibilité de questionner la construction collective des normes autant que la manière dont la morale s’incarne à la première personne.
Jusqu’à peu, nous connaissions surtout Jon Fosse pour ses pièces de théâtre, traduites dans plus de quarante pays, jouées dans le monde entier. Au Louvre, Rêve d’automne fut l’un des derniers projets de Patrice Chéreau. Depuis son Nobel reçu en 2023, une attention nouvelle est portée à l’œuvre romanesque du dramaturge. À commencer par sa Septologie, considérée en Norvège comme un sommet – qui paraît désormais en France en trois volumes, traduits avec une grande finesse. Après L’Autre Nom, voici donc Je est un autre.Comment résumer ce projet dont le mysticisme n’égale que la densité ? Disons d’abord que ce cycle romanesque s’étale sur une semaine, chaque volume couvrant une journée. Débutant un dimanche, il doit donc se terminer un samedi. Qui sont ses protagonistes ? Un peintre veuf prénommé Asle, habitant un village isolé de la côte norvégienne. Ses deux uniques amis sont deux opposés : un pêcheur nommé Åsleik, se trouvant être son voisin – et Beyer, son galeriste installé en ville. N’oublions pas un dernier demi-personnage : le double du narrateur, son sosie baptisé Asle lui aussi, comme lui coiffé de cheveux blancs, comme lui vêtu d’un pardessus noir, mais qui a sombré dans l’alcool et frôle l’asthénie. On songe à Clément Rosset, au Réel et son double, à toutes ces existences (presque) nôtres que nous ne traverserons pas.À l’heure où nous choisissons chaque soir nos séries Netflix en fonction d’un « pitch », où les éditeurs les plus littéraires sont tenus de condenser en quelques mots « l’histoire » des ouvrages qu’ils publient, soulignons notre joie d’évoquer un ouvrage irrésumable. Car à l’instar des pièces de Fosse, tout l’art repose ici sur un tissage de vide et de rien, sur l’absence plutôt que la présence. Dans les quelque 300 pages de ce tome II, les événements concrets tiennent en une phrase : Asle va remettre ses nouvelles toiles à son galeriste, et rentre à la maison pour dîner avec son voisin. Mais entre ces épisodes – ou plutôt entre ces lignes –, se déploie un flux de conscience mi-faulknérien, mi-woolfien, qui confine à l’extase. La gouache violette attrape l’adolescence, la mémoire des morts se mêle à la brume des forêts, aux énigmes des premiers émois sexuels, à la fébrilité de l’homme face à sa finitude.Comme chez Duras, comme chez Prévert mais pas comme chez Rimbaud –, le champ lexical est simple : « … et il tire une autre bouffée, et il expire lentement la fumée, et il voit la fumée disparaître dans l’obscurité, et il tire encore une autre bouffée, et il garde la fumée longtemps dans sa bouche avant de la recracher, et il sent qu’il aime fumer, donc il va sûrement devenir fumeur, il pense, et il tire encore une autre bouffée… » Dans ce lamento tissé d’une immense phrase, presque dénuée de ponctuation, c’est l’agencement des mots entre eux, leur trouble et leur rengaine qui appellent en effet la poésie. Sinon la transe ? L’auteur, converti au catholicisme en 2013, convie Maître Eckhart, pour qui « Dieu n’est rien que l’on puisse exprimer en mots ». Et le projet de Fosse romancier de se convertir soudain en prière perpétuelle. À défaut d’y rencontrer le Très-Haut, on y trouve du moins cette épaisseur des très grands textes, de ceux qui traversent le temps et parleront, demain, de ce que nous étions depuis toujours. À lire les pieds dans le sable cet été… pour un effet de contraste assuré !
« Les figures de proue ont rarement inspiré de grandes pages », relève l’écrivain italien Claudio Magris. Passé maître dans la description du détail, il nous emmène dans une navigation qui va du musée Cutty Sark à Londres au musée Valhalla des îles Scilly. On y découvre que le poète chilien Pablo Neruda, dans sa maison d’Isla Negra, collectionnait des figures de proue qu’il orientait vers les eaux du Pacifique. La plus ancienne mention d’une figure de proue appartient au mythe de la Toison d’or, et la tradition s’est perpétuée jusqu’à ce qu’en 1907, la marine américaine décide de supprimer ces ornements. Au-delà de l’érudition absurde, les plus belles pages de l’essai analysent la symbolique de la figure de proue. Celle-ci a des yeux grands ouverts, dilatés, car on ne peut s’aventurer sans regard sur les étendues de la mer. Elle a une bouche vorace. Des seins opulents, pour calmer les effusions pubertaires des marins. Mais pourquoi est-elle là, pourquoi interposer une statue entre les passagers d’un vaisseau et les menaces de l’océan? La fonction de l’objet est clairement métaphysique : « La figure de proue est un écran entre celui qui navigue et le sublime qui l’entoure de toutes parts. »
La fraîcheur du propos frappe d’emblée. Non seulement le ton de William Morris (1834-1896), sa faculté de suggérer des images, mais aussi son actualité. Car les trois conférences données entre 1883 et 1886 en Angleterre, réunies dans cet opuscule, anticipent les inquiétudes actuelles sur le consumérisme (qui produit de la laideur en anesthésiant notre rapport au monde), le sens du travail (source d’épanouissement quand il permet à l’individu d’exprimer son autonomie) et l’écologie (contre l’accumulation capitaliste qui aboutit à la dégradation de notre environnement). Poète mais aussi décorateur et imprimeur, William Morris a été militant socialiste, inspiré par Marx. Promoteur du mouvement Arts and Crafts, dont l’ambition est la préservation des techniques artisanales, il valorise le travail manuel de l’ouvrier, maître de son temps et de sa création, contre la production en série, rendue possible par la Révolution industrielle. Sentiment esthétique et organisation du travail sont ainsi liés comme des « frères jumeaux » dans l’esprit de William Morris, qui regrette le temps bienheureux (mais immémorial ?) où « la distinction entre artiste et non-artiste n’avait pas cours ».
Avec ses belles illustrations rétrofuturistes de fusées et de cités cosmiques, ce livre semble nous inviter à rêver de la nouvelle conquête spatiale initiée par les géants d’Internet. Il n’en est rien. Après avoir montré, avec Dans la tête de Mark Zuckerberg (Solin-Actes Sud, 2019), que le projet d’une interconnexion des citoyens du monde pouvait se transformer en cauchemar, Julien Le Bot critique les grands desseins stellaires de Jeff Bezos et d’Elon Musk. Le premier envisage de construire des stations spatiales cylindriques dotées d’une pesanteur artificielle, d’un climat agréable et de paysages entièrement reconstitués : un paradis qui permettrait de délocaliser toutes nos industries dans l’espace, de dépeupler la Terre et d’en faire une destination de vacances. Le second, plus radical, prépare la colonisation d’une planète B, Mars, laissant la nôtre dans le sale état qu’on connaît (et avec les populations trop pauvres pour la quitter ?). Mais Bezos et Musk sont des « visionnaires anachroniques ». Ils s’appuient sur les récits et les films de science-fiction des années 1960, sur une mythologie américaine de la nouvelle frontière dépassée, sur des physiciens décrédibilisés. Au lieu de tout faire pour que la Terre demeure vivable et démocratique, ils s’appuient sur la pensée dite long-termiste qui sacrifie nos enjeux écologiques et politiques actuels au nom d’une utopie du futur gouvernée par les surhommes de la Silicon Valley. Or, expliquent les scientifiques interrogés par Julien Le Bot, Mars restera inhabitable, et rien ne garantit une vie heureuse dans des cylindres spatiaux. Il cite aussi le témoignage de l’acteur qui a incarné le capitaine Kirk dans Star Trek, la série qui a bercé l’enfance de nos grands enfants prométhéens. Emmené par Bezos dans un bref voyage spatial, il en est revenu totalement déprimé, tant l’obscurité qui y règne est triste et digne d’un « enterrement ». Plutôt que de continuer à coloniser, affirme l’auteur, occupons-nous plutôt de l’ici et maintenant. Il y a du travail.Pour poursuivre la réflexion, signalons l’ouvrage d’un spécialiste d’éthique spatiale du Centre national d’études spatiales, Jacques Arnould, Des colonies dans l’espace (Odile Jacob, 192 p., 21,90 €), et Une histoire de la conquête spatiale (La Fabrique, 282 p., 20 €) d’Arnaud Saint-Martin et d’Irénée Régnauld. Histoire de voyager sans s’égarer.
Avec son nouveau film Kinds of Kindness, le cinéaste Yórgos Lánthimos livre un conte gothique qui, en trois récits servis par une distribution…
Avec humour et sensibilité, la joyeuse troupe emmenée par Frédérique Voruz met les névroses familiales en pleine lumière. Une pièce à voir au…
Le Centre Pompidou-Metz consacre jusqu'au 2 septembre une remarquable rétrospective à l'artiste français proche de Georges Bataille, où se…
« La violence n’épuise pas la beauté », consigne l’autrice dans l’un des poèmes réunis dans Vivante (Seghers). Un aphorisme en guise de…