“Kafka. Les années de jeunesse” : la porte d'entrée d'une œuvre majeure

Une recension de Philippe Garnier, publié le

« Des clefs ouvrant des salles inconnues de notre propre château » : tels étaient les livres dont Franz Kafka, âgé de 19 ans, rêvait dans une lettre adressée à son ami Oskar Pollak. Quiconque s’aventure dans la biographie de Kafka sait qu’il trouvera moins la clé qui ouvre le château que son matériau de construction. Ce matériau vécu, l’écrivain l’a décanté à un degré extrême qui fait la rareté de son œuvre. Par le pouvoir de l’écriture, il n’a pas cessé d’extraire une puissante logique imaginaire des épisodes de son enfance et de son adolescence. Fruit de vingt années de travail, cette monumentale biographie a été traduite de l’allemand dans un ordre qui n’est pas chronologique, puisque le dernier volume paru de la trilogie s’intitule – après Le Temps des décisions (tome 1) et Le Temps de la connaissance (tome 2) – Les Années de jeunesse. Sa lecture permet de remonter vers l’origine d’une œuvre à travers une masse vertigineuse de données. Cependant, tout le tact de Reiner Stach est de ne jamais proposer directement de clés pour la création littéraire mais de laisser entrevoir ce qui, dans la vie de Kafka, peut avoir alimenté ses hantises : le sentiment d’enfermement, la menace diffuse, la toute-puissance d’une loi absurde et intériorisée. On entre ainsi dans l’épaisseur de l’Europe centrale à la charnière du XIXe et du XXe siècle. On ressent la qualité d’étouffement spécifique à la ville de Prague, avec ses nuances ethniques et sociales d’une complexité harassante, en particulier pour la communauté juive. On s’assoit en silence sur les bancs du Gymnasium, le lycée de langue allemande à la discipline pointilleuse. On mesure aussi la distance que Kafka a gardée vis-à-vis de la psychanalyse. À chaque pas, cependant, Reiner Stach évite de faire de lui un personnage « kafkaïen ». Épris de natation, ami fidèle, c’est aussi un passionné de technique et même d’aviation, comme le montre son enthousiasme au sujet du meeting aérien de Brescia-Montichiari en 1909. Enfin, cette enquête, qui s’arrête en 1911, nous délivre d’un autre piège : celui de voir dans Kafka un prophète de la barbarie du XXe siècle. Auteur comique sans équivalent – ce qu’un lecteur est-européen perçoit peut-être mieux qu’un lecteur français –, Kafka apparaît moins, au fil de ces trois volumes de biographie, comme l’arpenteur rigoureux d’une prison asphyxiante que comme un perpétuel inventeur d’oxygène.

Sur le même sujet


Article
3 min
Bérénice Levet

Déterminés à suivre les règles du jeu, Joseph K., condamné à mort sans motif, et l’arpenteur K., privé de droits, meurent de n’avoir pas compris que les dés étaient pipés. Kafka met ainsi au jour, écrit Arendt, la « structure…


Le fil
9 min
Victorine de Oliveira

Dans la 8e circonscription de Seine-et-Marne, la course est serrée entre le député sortant Renaissance et le candidat du Nouveau Front populaire. Pour l…

La démocratie du porte-à-porte