Exposition
“André Masson. Il n’y a pas de monde achevé” : Masson et puissance
Dans la tour du sommeil (1938), d’André Masson (huile sur toile, 81,3 × 100,3 cm), The Baltimore Museum of Art, bequest of Saidie A. May, BMA 1951.329. © Adagp, Paris, 2024.
Cet article est issu du numéro 181 de Philosophie magazine « Peut-on devenir meilleur ? et si oui, comment ? », en kiosque le 11 juillet 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le Centre Pompidou-Metz consacre jusqu'au 2 septembre une remarquable rétrospective à l'artiste français proche de Georges Bataille, où se mêlent dans un flot tumultueux élan vital et visions de la mort.
L’une de ses « cartographies » est accrochée dès l’entrée, comme une introduction à cette remarquable rétrospective au Centre Pompidou-Metz. Ce pense-bête tient sur une grande feuille de papier jaunie, où sont consignées en forme de constellation les idées et les références qui importent à André Masson : « Nietzsche-Héraclite » dans un coin, Sade au milieu, le poète romantique Hölderlin citant Empédocle, Kierkegaard et Machiavel tout en bas… Ces notes ramassées en guise d’« éléments pour une biographie » témoignent de son érudition et de ses amitiés, tout comme son impressionnante bibliothèque, reconstituée au sein du parcours. Celui-ci serpente depuis les premières années cubistes et surréalistes jusqu’à la fin des années 1960, tendues vers l’expressionnisme abstrait, sans murs ni interruption, à l’image du flux organique qui sous-tend l’œuvre de l’artiste. L’écrivaine Gertrude Stein qualifie cette création continuée de « ligne errante » – André Masson acquiesce et s’y reconnaît ! Influencé par le taoïsme et le bouddhisme zen durant les années 1950, il emprunte effectivement une manière graphique, voire calligraphique, d’aborder ses motifs, convaincu que « le vrai “sujet” devrait être une révélation de l’énergie créatrice qui anime le monde ». Mais cet élan vital se déploie plus généralement dans toutes ses toiles au-delà même de sa « période asiatique », dans ses dessins au fusain ou à l’encre, dans son tempétueux Portrait au torrent, dans ses scènes érotiques au lavis et ses bacchanales à la sanguine. « Héraclite, affirme-t-il, avec Empédocle, est le philosophe qui m’a fait la plus grande impression et, avec le temps, cela n’a fait que s’accentuer. J’ai peint plus tard un portrait d’Héraclite, portrait imaginaire s’entend (1943), je l’ai fait ressembler à la fois à un fleuve et à un incendie. » Chez lui s’affrontent Éros et Thanatos, l’Apollon solaire et le ténébreux Dionysos, comme dans La Métamorphose des amants ou Dans la tour du sommeil (photo) où aux merveilles de l’amour se joignent les horreurs et la mort. Ses commentateurs louent en lui le maître du mouvement et le génie de l’inachèvement. Georges Bataille, avec lequel il conçoit en 1936 la revue Acéphale, écrit ainsi ne plus pouvoir, au contact du peintre, « douter que le sort et le tumulte infini de la vie humaine ne soient ouverts à ceux qui ne [peuvent] plus exister comme des yeux crevés mais comme des voyants emportés par un rêve bouleversant ». À ce grand geste artistique et philosophique, réunissant « dans une même éruption la Naissance et la Mort », l’exposition rend superbement hommage.
André Masson. Il n’y a pas de monde achevé / Centre Pompidou-Metz (1, parvis des Droits-de-l’homme, Metz) / Jusqu’au 2/09