Spécial législatives

Céline Spector : “En république, ce qui permet aux humeurs mécontentes de se canaliser, ce sont les institutions”

Temps de lecture : 2 min

Céline Spector : “En république, ce qui permet aux humeurs mécontentes de se canaliser, ce sont les institutions”

Céline Spector. © Emmanuelle Marchadour/Divergence

La philosophe analyse, dans les pas de Machiavel, la période qui s’est ouverte avec la dissolution de l’Assemblée nationale. 

 

« Je dirais qu’il y a deux niveaux dans l’analyse machiavélienne de notre conjoncture politique. D’abord, Emmanuel Macron a fait face à une “fortune” particulièrement hostile, avec un Parlement où, depuis le début de son second mandat, il ne disposait pas d’une majorité absolue, ce qui rendait effectivement ses tentatives pour mettre en place des projets de loi extrêmement difficiles, car la droite refusait tout pacte de gouvernement. Dans cette situation, d’autant plus difficile après le désaveu des élections du dimanche 9 juin, la dissolution a été une façon, comme dit Machiavel, de reprendre une posture conquérante, de ne pas être circonspect et prudent, mais, au contraire, de partir à la conquête de la fortune. Machiavel écrivait – c’est une formule qui passe très très mal aujourd’hui ! – que “la fortune est femme” et qu’il était “nécessaire, à qui veut la soumettre, de la battre et la rudoyer”, c’est-à-dire de la reconquérir, quitte à la brusquer. La dissolution visait ainsi, comme l’écrit encore Machiavel, à rendre le peuple “satisfait et stupéfait”. Cette action a bien créé de la sidération. Elle a pris tout le monde de court avec un choix qu’aucun état-major n’était prêt à assumer, pas même celui du Rassemblement national de prime abord. Cet effet de stupeur est un acte machiavélien. Mais il existe un autre versant de Machiavel, celui des Discours sur la première décade de Tite-Live, réfléchissant à la république plus qu’à la principauté. Selon lui, en république, ce qui permet aux humeurs mécontentes des grands et du peuple de se canaliser, afin d’éviter qu’elles ne dégénèrent dans la révolte ou l’insurrection, ce sont les institutions. Il donne l’exemple de la création des tribuns de Rome, sous la République. Il est encore fondamental que le peuple ait des tribuns qui ne soient pas seulement d’extrême droite. Or le président de la République a peut-être manqué cela, car il a offert une tribune au Rassemblement national et à l’idée que ses électeurs peuvent se sentir abandonnés, méprisés, sans voix au chapitre, ni personne qui les représente authentiquement dans les chambres ou les instances décisionnelles. »