Entretien

Céline Spector : “Pour Machiavel, ce qui permet aux humeurs mécontentes de se canaliser, afin d’éviter qu’elles ne dégénèrent dans la révolte ou l’insurrection, ce sont les institutions”

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Céline Spector : “Pour Machiavel, ce qui permet aux humeurs mécontentes de se canaliser, afin d’éviter qu’elles ne dégénèrent dans la révolte ou l’insurrection, ce sont les institutions”

Céline Spector. © Emmanuelle Marchadour/Divergence

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Alors que les résultats des élections européennes à l’échelle du continent ont été éclipsés par le séisme de la dissolution de l’Assemblée nationale française, nous avons demandé à la philosophe Céline Spector, grande lectrice de Machiavel et Montesquieu, de déchiffrer les nouveaux rapports de force au Parlement européen, ainsi que les bouleversements de la scène politique française.


 

Quelle analyse tirer du résultat des élections européennes ?

Céline Spector : Si l’on observe stricto sensu les résultats des élections, à l’échelle européenne, la grande vague populiste nationaliste tant redoutée n’a pas eu lieu ! Il y a bel et bien eu un déplacement à droite de l’hémicycle, et les partis d’extrême droite triomphent dans les pays fondateurs de la construction européenne (sauf au Luxembourg), mais la coalition centriste regroupant le groupe du Parti populaire européen (PPE), les Socialistes et Démocrates (S&D) et Renew Europe conserve une courte majorité. Elle pourra parfois compter sur l’appui des Verts, de manière à constituer une coalition plus solide. Cela dit, il ne faut pas minimiser le fait que, désormais, le groupe des Conservateurs et Réformistes européens (ECR) et le groupe Identité et Démocratie (ID), au sein duquel se retrouvent les députés du Rassemblement national plus quelques non-affiliés, constituent quasiment un quart du Parlement. Ils pourront davantage peser sur les décisions et les lois votées s’agissant de questions décisives, comme celle du pacte migratoire ou du pacte vert, qui comptent parmi les principaux acquis de la précédente mandature d’Ursula von der Leyen. Même si elle était reconduite – ce qui est possible – à la présidence de la Commission européenne, il n’est pas du tout certain qu’elle dispose de la même marge de manœuvre pour poursuivre la politique menée jusqu’à présent. Cette droitisation ne rend pas le Parlement totalement ingouvernable. Mais il s’agit d’un avertissement très fort et d’une victoire claire des souverainistes, c’est-à-dire de ceux qui défendent ce qu’ils appellent une « Europe des nations » et le retour à une confédération, ce que d’ailleurs l’Union européenne n’a jamais été.

“Si l’on observe les résultats des élections, à l’échelle européenne, la grande vague populiste nationaliste tant redoutée n’a pas eu lieu ! Mais effectivement, les conservateurs et l’extrême droite constituent quasiment un quart du Parlement…”

 

Et pour ce qui est du vote, au niveau hexagonal ? 

La situation est évidemment totalement différente en France, où l’on constate la victoire franche du Rassemblement national mené par Jordan Bardella, dont la campagne a suscité une dynamique politique cumulant près de 40% des suffrages, si l’on additionne les voix de Reconquête ! et des deux partis souverainistes favorables au Frexit. Un tel niveau n’a jamais été atteint sous la Ve République. La dissolution annoncée prend la forme d’un coup de poker, que certains jugent peut-être magistral mais qui est à mes yeux extrêmement dangereux, poussant nos institutions et notre Constitution dans ses retranchements. Il s’agit d’un acte conforme à l’article 12 de la Constitution de la Ve République. Cependant, cet article a été utilisé dans un cadre plutôt inédit, puisque traditionnellement, les élections européennes, lorsqu’elles interviennent à un mi-mandat pour un parti majoritaire, sont historiquement des échecs sans pour autant n’avoir jamais donné lieu à une telle dissolution. Cela peut paraître disproportionné, surtout de la part d’un président qui affirmait qu’il s’agissait d’élections européennes sans conséquences immédiatement nationales, et non d’élections de mi-mandat.

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