Spécial législatives
Anne Muxel : “Les jeunes adoptent soit un mode défensif, soit des attitudes de désinvestissement du champ politique”
Anne Muxel. © Yann Castanier/Hans Lucas
Cet article est issu du numéro 181 de Philosophie magazine « Peut-on devenir meilleur ? et si oui, comment ? », en kiosque le 11 juillet 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La sociologue, spécialiste du rapport de la jeunesse à la politique, souligne un basculement dans leurs préoccupations : où la nécessité de « tenir le coup » éclipse tout le reste.
« Jusqu’à présent, et particulièrement pour les élections de 2022, l’enjeu prioritaire de la jeunesse était l’écologie, les préoccupations liées au climat. Le récent sondage “Les jeunes et les élections européennes de 2024” publié par l’Ifop en mai 2024 montre que cet enjeu a été supplanté par la préoccupation du pouvoir d’achat. Cela a été l’un des arguments de campagne du RN. Il a fait écho aux problèmes que connaissent des segments importants de la population en France, par rapport à leur niveau de vie et aux difficultés liées à l’inflation, qui n’a pas pu être vraiment enrayée – ou en tout cas mal endiguée. À ce titre, la jeunesse est une caisse de résonance : elle accentue les tendances à l’œuvre dans l’ensemble de la société. La récupération de ces thèmes par le RN marque l’échec de la gauche qui n’a pas été audible sur ces sujets, parce que cela fait longtemps qu’elle a perdu le contact avec les catégories populaires. Les enquêtes montrent par ailleurs qu’il y a un pessimisme, une absence de vision collective d’un futur possible bien plus marquées en France que dans d’autres pays. Les jeunes Français évoluent dans des familles elles-mêmes porteuses de ce pessimisme. Les derniers chiffres le montrent : un tiers des jeunes se dit anxieux, 21 % révoltés et 32 % d’entre eux estiment qu’ils vivront moins bien dans dix ans. Ces données sont la preuve que certains narratifs porteurs d’espoir ne fonctionnent plus. Il y a, par exemple, et tout particulièrement chez les jeunes, une perte de croyance dans la possibilité pour la France d’offrir à ses ressortissants un avenir meilleur, de plus grandes chances de réussir. Ils ne croient plus non plus en l’ascenseur social, qui est en panne depuis des années. On a le sentiment que ces populations adoptent soit un mode défensif, soit des attitudes de renoncement et de désinvestissement du champ politique, ou bien encore qu’ils se montrent résilients dans un contexte où la seule chose à faire pour s’en sortir est de tenir le coup. Face à cette situation et à ces multiples réactions émerge une demande de renouveau, de changement, qui se reporte sur l’extrême droite. Certains se disent : “Pourquoi ne pas essayer autre chose ?” »