Une liberté paradoxale
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Cet article est issu du numéro 27 de Philosophie magazine « 27 - mars 2009 », en kiosque le 26 février 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec les progrès de la médecine, la contraception et la procréation assistée, faire des enfants est devenu une question de choix. Mais, entre le désir hédoniste, la pression sociale et l’instinct animal, cette décision apparemment rationnelle n’est pas aussi claire qu’on le croit.
Et si la question ultime n’était plus celle de la mort ? Pour Blaise Pascal, celle-ci faisait coïncider le mieux connu – je sais que je vais mourir – et l’inconnaissable : je ne sais vraiment pas ce qui va m’arriver. D’où sa dignité. Et pourtant… il est une question moins fréquentée des philosophes, qui mêle aussi les contraires de manière radicale. Elle ne concerne pas la fin, mais le commencement de la vie, et vise un événement banal en même temps qu’extraordinaire : la naissance d’un enfant. Donner la vie n’est pas moins mystérieux que rencontrer la mort, mais est seulement bien moins pathétique. Parce que cette question puissante porte sur un événement modeste, on oublie souvent de se la poser : alors, pourquoi faisons-nous des enfants ?
Peut-être trop domestique pour intéresser les grands penseurs et trop spéculative pour vraiment tourmenter les parents, cette interrogation a pris depuis quelques dizaines d’années une acuité nouvelle.
«Ce serait l'un des plus grands triomphes de l'humanité si l'on parvenait à élever l'acte responsable de la procréation au rang d'action volontaire et intentionnelle.»
Sigmund Freud
Il y a cinquante ans, il était facile de botter en touche : à l’époque, on ne faisait pas des enfants. On en avait. Effet presque spontané de l’union des sexes et de l’institution du mariage, l’enfant devait à une nature encore imparfaitement contrôlée et à des normes culturelles strictes son statut de cadeau qu’on ne refuse ni ne questionne. Même si des méthodes contraceptives empiriques étaient utilisées, notamment après la baisse de la mortalité infantile au XVIIIe siècle, l’absolu contrôle des naissances, grâce au stérilet, à la pilule, puis à la légalisation partielle de l’avortement, a changé la donne dans les années soixante et soixante-dix. Depuis, non seulement nous sommes capables de nous priver d’enfants jusqu’à entraver la relève des générations, mais nous sommes de mieux en mieux armés pour en « faire » grâce aux techniques de procréation assistée. L’angoisse de la grossesse non désirée est vaincue, et celle de l’infertilité commence pour de nombreux couples à se dissiper. Par ailleurs, la péridurale, qui réduit les souf-frances de l’accouchement, la perspective tout à fait réaliste d’une grossesse « externalisée » dans un utérus artificiel et celle du choix des caractères génétiques de sa progéniture transforment peu à peu l’expérience subie de la grossesse et de l’enfantement en libre « fabrication » d’un enfant. Le rêve de Freud a été exaucé : « ce serait théoriquement l’un des plus grands triomphes de l’humanité […] si l’on parvenait à élever l’acte responsable de la procréation au rang d’action volontaire et intentionnelle ». Il suffit désormais… de choisir.