Biographie
Une vie décentrée
© Christophe Merlin pour PM
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Claude Lévi-Strauss a fêté ses 100 ans le 28 novembre 2008. Pour prendre la mesure d’une telle affirmation, il faut la reformuler, par exemple en ces termes : l’armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale a été signé quelques jours avant son dixième anniversaire. Il était sur le point d’avoir 60 ans en Mai 1968. (Qu’on ne s’étonne donc pas que « les structures ne soient pas descendues dans la rue » et que Claude Lévi-Strauss ait considéré les « événements de Mai » d’un œil distant : cette distance était d’abord celle de l’âge.) Il était dans sa quinzième année lorsqu’il a assisté à la création des Noces d’Igor Stravinski au théâtre du Châtelet en juin 1923, expérience qu’il décrit plus tard comme une « fulgurante révélation » ; Marcel Proust était mort quelques mois auparavant et, un an plus tard, était publié le premier Manifeste du surréalisme.
De tels ajustements du regard historique sont nécessaires pour comprendre ce que signifie l’extrême longévité. Sous l’étiquette commode de « structuralisme », on associe (à tort) la pensée de Claude Lévi-Strauss avec celles de Roland Barthes et de Michel Foucault, mais le premier est le cadet de Lévi-Strauss de sept ans, le second de dix-huit ans. L’ethnologue est de la génération intellectuelle des Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron, Simone de Beauvoir ou encore Maurice Blanchot. La différence est essentielle, parce que cela signifie qu’il a connu la Grande Guerre, non pas au front, mais sans qu’elle soit pour autant de l’ordre du récit historique, familial ou officiel, des souvenirs personnels y demeurent attachés. Claude Lévi-Strauss est ainsi devenu adulte dans des années où le pacifisme était l’idéologie dominante et déterminait, pour les intellectuels, à la fois la nécessité de l’engagement politique et son contenu. La première partie de sa formation ressemble à celle de nombreux membres de la « génération de 1905 ». Elle associe études universitaires (droit et philosophie) et militantisme à gauche (il adhère à la SFIO, futur PS, dès 1926 et y est très actif). Mais le peu d’échos rencontré par ses initiatives politiques, la nomination dans des lycées éloignés de la capitale, le dégoût que lui inspire une philosophie qui lui apparaît comme une jonglerie intellectuelle et dont l’enseignement répétitif l’ennuie : tout cela le conduit à abandonner ce projet de double carrière. Ce faisant, il abandonne également un mode particulier de conciliation entre réflexion théorique et action politique.