Entretien avec Luke Kemp

Vaincre Goliath

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Vaincre Goliath

 Luke Kemp. © Graeme Robertson / Guardian / eyevine / Bureau233

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La malédiction de Goliath pèse sur les empires. Et ce que nous avons (mal) appelé « civilisation » finit toujours par s’effondrer sous le poids des inégalités. Mais que se passe-t-il lorsque le Goliath devient mondial ? Il faudra une communauté de David, suggère le chercheur Luke Kemp.

 

Vous avez calculé que « la durée de vie moyenne d’un État est de 326 ans », ajoutant que « les plus grands États […] sont plus fragiles, ne durant en moyenne que 155 ans ». Cette fragilité vous a surpris ?

Pas tellement. Ils sont omniprésents aujourd’hui, mais les États ont été bien plus fragiles tout au long de l’histoire. Il faut aussi se souvenir que la moyenne masque une très grande diversité : de la dynastie Qin, qui n’a duré que quatorze ans, à l’Empire byzantin, qui a survécu plus d’un millénaire.

« Utiliser le terme “civilisation”, c’est de la propagande : il n’y a rien de civilisé dans les sacrifices humains et les guerres qui ont marqué l’émergence des premiers États. »
 

Plutôt que sur l’effondrement des États ou des civilisations, votre travail porte sur l’effondrement des « Goliath ». De quoi s’agit-il ? Et quelle différence avec une civilisation ?

Luke Kemp — Les Goliath ne sont pas simplement des États mais un ensemble de hiérarchies de domination : des arrangements sociaux dans lesquels un groupe est placé au-dessus des autres et les contrôle par la violence. Ce n’est pas seulement un empire. Le Goliath romain n’était pas uniquement l’Empire, mais aussi la distinction entre riches et pauvres, hommes et femmes, esclaves et maîtres. La plupart des gens ont appelé cela des « civilisations », mais c’est un terme de propagande. Il n’y a rien de particulièrement civilisé dans les sacrifices humains et les guerres qui ont marqué l’émergence des premiers États. Nous devrions réserver le mot « civilisation » à des comportements réellement civilisés : une coopération de masse sans hiérarchies ni domination.

Vous décrivez ces Goliath comme « maudits ». Pourquoi ?

L. K. — Les Goliath deviennent de plus en plus inégalitaires avec le temps. Cet écart croissant entre riches et pauvres déborde sur d’autres formes de pouvoir. Les élites en concurrence pour un statut, le pouvoir et un nombre limité de positions prestigieuses à mesure que leur influence augmente trouvent toujours plus de moyens de détourner l’argent et le pouvoir de l’État. Nous le voyons aujourd’hui avec des milliardaires qui utilisent leur richesse pour accumuler un immense pouvoir politique. Ces sociétés plus inégalitaires sont plus fragiles : elles génèrent davantage de corruption, de conflits entre une élite hypertrophiée et une population appauvrie (ou, comme on dit aujourd’hui, victimes d’une « crise du coût de la vie »), plus de violence sociopolitique et une capture de l’État par les élites qui conduit à de mauvaises décisions. J’appelle cela les « rendements décroissants de l’extraction », et nous l’observons aujourd’hui partout dans le monde, des États-Unis à la France. Pour apaiser une population marginalisée et calmer les tensions croissantes entre élites, les États cherchent à extraire davantage de ressources en se bureaucratisant pour contrôler plus étroitement les citoyens, en intensifiant la production et en s’étendant par la conquête. Les élites, quant à elles, cherchent à extraire davantage de ressources et à s’approprier une part de plus en plus importante des bénéfices de l’extraction par l’évasion fiscale, la corruption, des armées privées et d’autres moyens afin de se concurrencer et de capturer l’État. Qu’il s’agisse de richesses extraites de la population, de la terre ou des voisins, on finit toujours par atteindre des rendements décroissants.

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