Viveret, Comte-Sponville, Bruckner. Être ou avoir
Patrick Viveret, André Comte-Sponville et Pascal Bruckner. Chaque image © Wikimedia Commons
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Cet article est issu du numéro 14 de Philosophie magazine « 14 - novembre 2007 », en kiosque le 25 octobre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans le monde capitaliste, l’aspiration au bonheur est orientée vers la consommation, et la satisfaction se mesure au produit intérieur brut. Pour Patrick Viveret, conseiller à la Cour des comptes, il est urgent de redéfinir la richesse avec d’autres critères. Pour André Comte-Sponville, cette démarche repose sur une confusion entre bonheur et bien-être, entre être et avoir. Pour Pascal Bruckner, la quête de félicité est une idéologie contemporaine dont il faut se préserver.
Trois « experts » du bonheur sont réunis autour d’une table. Conseiller référendaire à la Cour des comptes, formé à la philosophie politique, Patrick Viveret a été nommé rapporteur de la mission sur les « Nouveaux facteurs de richesse », à partir de laquelle il a écrit Reconsidérer la richesse. Dans ce rapport, il propose de délivrer la notion de progrès de celle de croissance économique. Face à lui, deux philosophes « à temps plein ». André Comte-Sponville, penseur du bonheur, auteur de La Plus Belle Histoire du bonheur, et du best-seller Le Bonheur désespérément, qui incite à cesser de poursuivre le bonheur pour enfin le trouver, et Pascal Bruckner, qui refuse d’être dupe de la nouvelle ruée vers la félicité. Dans L’Euphorie perpétuelle, il s’insurge contre la tyrannie du bonheur qui nous soumet au devoir d’être heureux. Dans un débat à front renversé, le spécialiste des indicateurs défend l’esprit de l’utopie transformatrice quand les philosophes en appellent au réalisme. Face à la crise des fondamentaux de l’économie, la philosophie peut-elle contribuer à redéfinir la richesse et à réorienter le désir humain ou doit-elle résister à cette tendance de l’économie à s’emparer des finalités existentielles ?
Patrick Viveret : Je propose de remplacer le PIB [Produit intérieur brut] par de nouveaux indicateurs qui intégreraient la dimension écologique, sociale et le bien-être. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on puisse mesurer complètement le bien-être ou réduire le bonheur à des chiffres. Mais il est temps de prendre conscience du fait que les questions de mesure et d’indicateurs économiques sont liées à des conceptions et des projets de sociétés. Derrière les comptes, il y a des contes, au sens d’« identités narratives » selon Paul Ricœur. Ce qu’on appelle richesse ou activité joue un rôle majeur dans le blocage des imaginaires. Par exemple, ce formidable capital social que représente le tissu associatif d’un pays n’est quasiment pas pris en compte par nos systèmes de comptabilité qui vont, à l’inverse, compter positivement des flux monétaires pourtant produits par des destructions ou des catastrophes. Or considérer le rôle associatif des retraités comme un capital social modifierait notre abord de la question des retraites, par exemple... Mon premier objectif est donc de montrer que le PIB traduit un mode de représentation dominant face auquel il existe des alternatives, et de lancer dans le débat public des questions confisquées par les experts du chiffre.
Faire reposer le progrès sur la croissance économique est lié à un certain contexte historique, celui de l’après-guerre ; à cette époque, on ne se préoccupait que de production industrielle en sous-estimant le tertiaire et les enjeux écologiques aujourd’hui déterminants. Il faut repenser la notion de richesse et déconstruire les récits sur lesquels reposent les indicateurs dominants. Conscience écologique aidant, la situation devient mûre pour cette démarche, comme on peut le voir avec les propositions du « Grenelle de l’environnement ».