Dossier / “Pourquoi se complique-t-on la vie ?”
“Vous avez besoin d’incitation pour enlever des choses dans votre vie” : entretien avec la psychologue Gabrielle Adams
©Patrick Taberna/Agence VU
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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ajouter ou soustraire ? Une immense majorité d’entre nous privilégie l’accumulation, comme l’ont démontré les expériences menées par la psychologue Gabrielle Adams. Elle nous explique ici pourquoi.
Pourquoi nous compliquons-nous la vie, selon vous ?
Gabrielle Adams : Je pense qu’il existe une tendance à associer l’amélioration de l’existence au fait d’avoir plus, d’ajouter des choses à sa vie. C’est une tendance que j’ai pu mesurer, avec mes collègues de l’université de Virginie, à travers une série d’expériences. Par exemple, si on propose un voyage organisé d’une journée et qu’on demande aux gens comment améliorer cette offre touristique, ils cherchent spontanément à ajouter des activités, non à en retrancher. Cette tendance se traduit par l’excès de réglementation et de bureaucratie dans les organisations, par des agendas trop pleins, par de la thésaurisation irrationnelle, par des caves et des greniers trop remplis.
Pouvez-vous présenter quelques-unes de vos expériences de psychologie appliquée ?
Dans un autre test, nous proposons aux participants une structure en Lego. Nous leur promettons un dollar s’ils arrivent à l’améliorer. Chaque brique qu’ils ajoutent leur coûte dix cents, et l’architecture finale doit être stable et un peu plus haute qu’une figurine. Eh bien, à moins que dans l’énoncé on précise qu’enlever une brique est à la fois permis et gratuit, les gens ne le font pas. Ils complexifient la structure initiale, même s’ils perdent de l’argent au passage.
Le rôle de l’énoncé est donc décisif ?
Oui, ce qui veut dire que vous avez besoin d’une incitation pour commencer à enlever des choses. Sans un nudge, une suggestion, cela ne vous vient même pas à l’esprit. Dans une autre expérience, nous proposons aux gens de se mettre à la place d’un directeur de minigolf. Et on leur demande d’imaginer un moyen d’améliorer les installations, sans dépenser pour cela beaucoup d’argent. On leur explique aussi qu’ils ont le droit d’enlever des éléments dans les parcours. Là encore, ils ont beaucoup plus d’idées pour ajouter des équipements que pour supprimer des décorations ou des obstacles inutiles. Dans une expérience qui devrait intéresser un journaliste de presse écrite, on demande aux gens d’écrire un texte, puis de l’améliorer. Les professionnels de l’écriture savent qu’on bonifie souvent sa prose en faisant des coupes, en allégeant les phrases. Mais ce n’est pas la manière dont les non-professionnels affrontent le problème, si bien que seuls 17 % des participants enlèvent des mots. Nous nous sommes demandé si les gens n’étaient pas réticents à opérer des coupes dans leurs propres textes, aussi nous avons répété l’expérience en proposant de retravailler le texte de quelqu’un d’autre. Là encore, seuls 32 % des gens ont retranché des mots. Mais je vais prendre une observation tirée de la vie courante : les études en psychomotricité montrent qu’on apprend beaucoup mieux aux enfants à faire du vélo si on les fait débuter avec une draisienne – un vélo sans pédale –, parce que cela permet de travailler l’équilibre et la direction du guidon. Mais dans la plupart des pays occidentaux, en France comme aux États-Unis, on offre aux enfants des vélos auxquels on a ajouté des roulettes sur le côté, comme si cette structure était préférable.