Entretien
Jochen Hörisch : “Nous accordons de moins en moins d’attention aux mains”
Trois avant-bras et une main, étude. Gravure de Charles Le Brun (1619-1690). © Wellcome collection
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Quel est le point commun entre Adam Smith, Martin Heidegger, J. W. von Goethe, un smartphone et la théologie chrétienne ? Un symbole : la main, répond Jochen Hörisch. Dans son essai qui vient de paraître outre-Rhin, le spécialiste de littérature allemande explore la complexité et la richesse de la métaphore manuelle à travers l’histoire.
Nous vivons à une « époque oublieuse de la main », écrivez-vous dans votre dernier ouvrage, Hände. Eine Kulturgeschichte [« Les mains. Une histoire culturelle » ; non traduit]. Pouvez-vous l’expliquer ?
Jochen Hörisch : Nous accordons une grande attention aux parties du corps les plus variées. Le cerveau comme « siège de la personnalité » ; les poumons, qui sont aujourd’hui particulièrement menacés ; ou encore l’intestin, parce que nous pensons que notre bien-être dépend de cet organe. Cependant, de moins en moins d’attention est accordée aux mains et à leurs capacités. Voyez la dévalorisation des techniques culturelles manuelles, comme l’écriture, le fait de jouer d’un instrument de musique ou la couture. Il s’agit là de pratiques manuelles au vrai sens du mot : manus, en latin, veut dire « main ».
“Nous n’utilisons pas nos téléphones portables avec nos mains, mais avec nos doigts. Nous vivons donc à l’ère du doigt, pas de la main”
Pour autant, nous manipulons nos smartphones à longueur de journée. La main joue un rôle essentiel dans notre rapport au numérique ?
On peut en avoir l’impression de prime abord. Mais si l’on regarde la chose de plus près, on peut constater que nous n’utilisons pas nos téléphones portables avec nos mains, mais avec nos doigts. Il est donc tout à fait correct de qualifier notre époque d’« ère digitale ». Digitus est le mot latin pour le « doigt ». Nous vivons donc à l’ère du doigt, pas de la main.
Est-ce une perte, à vos yeux ?
Je ne veux pas paraître trop pessimiste sur le plan culturel, mais je crois en effet que nous nous privons d’une partie importante de notre expérience du monde, si nous accédons au monde seulement en tapant et en glissant. Le toucher est une question beaucoup plus complexe. Pour s’en rendre compte, prenons le vocabulaire politique de ma jeunesse : je suis un soixante-huitard, à mon époque, nous parlions beaucoup d’émancipation et de manipulation. Or, les deux termes sont des termes dérivés de la main : la libération de l’emprise exercée par la main d’un autre, d’une part, et, d’autre part, l’influence exercée précisément par cette main extérieure.