Un grand concept expliqué

La “main invisible” chez Adam Smith, c’est quoi ?

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La “main invisible” chez Adam Smith, c’est quoi ?

Portrait d’Adam Smith (détail), par un auteur inconnu, vers 1800. National Gallery of Scotland. © Fine Art Images/Bridgeman Images

Expression attachée à la pensée d’Adam Smith, représentant majeur de l’Écosse des Lumières, la « main invisible » est un concept central pour le libéralisme économique : elle désigne la capacité du marché à s’autoréguler. Mais cette formule n’avait-elle pour son auteur qu’une portée économique ? Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, nous prend par la main.


Un usage théologique et moral

C’est dans son Histoire de l’astronomie (écrite vers 1750, publiée en 1795) qu’Adam Smith utilise pour la première fois l’image de la main invisible. L’invention du concept physique de force et la découverte de la gravitation par Newton permettent d’expliquer l’action à distance qui régit l’ordre du ciel tout en conservant la croyance en un Dieu ordonnateur (Newton dit dans son Optique de 1704 que les forces sont les « sens de Dieu » par lesquels il connaît et régit l’Univers). Aussi, lorsque Smith parle de « la main invisible de Jupiter », c’est pour affirmer qu’une loi providentielle donne à l’Univers son équilibre et son harmonie. On en déduit que l’utilisation de cette image en économie est pour lui à la fois descriptive et positive : l’équilibre spontané du marché est une loi bénéfique.

“Pour Adam Smith, l’équilibre spontané du marché est une loi bénéfique”

 

Mais ce premier usage de la main invisible se complexifie lorsque Smith en reprend l’image dans sa Théorie des sentiments moraux (1759). Elle désigne alors la manière dont les passions et les intérêts personnels (l’amour du luxe, le désir de distinction…) produisent des effets positifs. Lorsque Smith écrit que « le riche ne recherche que sa propre commodité, mais [qu’]il est conduit par une main invisible à faire presque la même distribution des choses nécessaires à la vie que celle qu’aurait faite la main d’un être bienveillant » (IV, 1), il conserve l’idée de providence mais la rend plus sophistiquée et dialectique. C’est en ne cherchant que leur intérêt que, paradoxalement, les hommes concourent à l’harmonie sociale. Est-ce à dire que l’égoïsme, vice moral, est pour Smith une vertu sociale qui s’ignore ?

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Une économie bien fondée ? 

L’affirmer reviendrait à confondre la pensée de Smith avec celle, résolument cynique, de Bernard Mandeville, lequel soutient dans La Fable des abeilles (1714) que « sans les vices, aucune société civilisée ne pourrait subsister ». Comparant la société à une ruche et les individus à des abeilles, Mandeville croit en effet que « les vices des particuliers contribuent à la félicité publique » parce que lorsque les abeilles deviennent vertueuses et honnêtes, la ruche s’appauvrit et finit par péricliter. Or Smith ne voit là qu’une confusion entre vice privé et intérêt personnel bien compris : « Mandeville confond les passions qui sont utiles à la société avec celles qui lui sont pernicieuses » (Théorie des sentiments moraux, VII, II, 4). Pour Smith, le désir de reconnaissance ou de richesse n’est pas un vice en soi – il devient bénéfique quand il reste encadré par la sympathie morale et le jugement du « spectateur impartial », fiction qui permet à chacun de se juger et de tempérer son égoïsme. Autrement dit, l’intérêt individuel ne corrompt pas la fin morale qui préside à l’existence de la société : la visée du bien commun.

“Le désir de reconnaissance ou de richesse n’est pas un vice en soi. Il devient bénéfique… sous certaines conditions”

 

Dès lors, aux yeux de Smith, l’image de la main invisible peut être transposée au domaine économique sans qu’il faille craindre qu’elle justifie l’oubli d’autrui. Car le marché ne remplace pas le jugement moral : il le suppose. On le voit bien dans le cas du patriotisme économique qui modère le libre-échangisme et renforce, indirectement, les solidarités :

“En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, chaque individu ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en cela, comme en beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions”

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, IV, II (1776)

La phrase devenue fameuse « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs propres intérêts » (I, II) doit ainsi se comprendre comme une marque de confiance dans la main invisible qui évalue, mieux que n’importe quel agent moral particulier, le juste prix des biens en le régulant spontanément selon la loi concurrentielle de l’offre et de la demande.

Un contrôle nécessaire

Mais est-ce toujours le cas ? Smith avait bien vu que laissé à lui-même, le marché tend à favoriser les plus riches. En effet, la main invisible produit la richesse mais non l’équité. S’il défend le libéralisme, le philosophe reconnaît donc qu’un jugement public éclairé doit corriger les déséquilibres créés par le marché : « L’État doit entreprendre des travaux et des institutions publiques que l’intérêt d’un individu ou d’une petite société ne porterait pas à exécuter » (V, I). Mais cet interventionnisme étatique, nécessaire pour la sécurité, l’éducation, la santé ou l’aménagement du territoire doit lui-même être modéré pour que la main invisible du marché ne soit pas menottée par des intérêts politiques (comme le monopole d’État). C’est du juste équilibre entre interventionnisme et individualisme que dépend la « richesse des nations » – titre de son célèbre ouvrage d’économie.

“La main invisible produit la richesse, mais non l’équité”

 

Image héritée de la théologie et de la physique, appliquée à la morale puis à l’économie, la main invisible de Smith est depuis plus de deux siècles au cœur des débats sur les bienfaits du libéralisme économique. Encensée durant la guerre froide par les ultra-libéraux comme Hayek, prix Nobel d’économie 1974, elle est aujourd’hui souvent décriée. Barack Obama pensait que « la main invisible du marché ne va pas réparer la main verte de l’environnement » parce que le libre marché ignore l’urgence écologique. Tandis que Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, estime plus radicalement que l’accès à l’information étant inégale entre les acteurs du marché, la main invisible est invisible « parce qu’elle n’existe pas ».

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