Cinéma

Will Smith, oscar d’honneur de la gifle ?

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L’acteur américain Will Smith (à droite) frappe l’humoriste et présentateur Chris Rock sur la scène où se déroule la remise des Oscar du cinéma, le 27 mars 2022

L’acteur américain Will Smith (à droite) frappe l’humoriste et présentateur Chris Rock sur la scène où se déroule la remise des Oscar du cinéma, le 27 mars 2022. © AP Photo/Chris Pizzello/Sipa

On se souviendra sans doute longtemps de la 94e cérémonie des Oscars. Avant de monter sur scène recevoir la récompense du meilleur acteur pour La Méthode Williams (2022), Will Smith a giflé l’humoriste Chris Rock, qui venait de faire une blague jugée de mauvais goût sur sa conjointe, Jada Pinkett Smith, souffrant d’alopécie. Bien qu’ayant d’abord esquissé un rire de convenance, le comédien se lève et humilie publiquement le présentateur, avec une gifle suivie d’une menace verbale (« Garde le nom de ma femme hors de ta putain de bouche »).

Entre violence, absurdité et manifestation d’honneur, ce geste peut-il encore être défendu ? Analyse avec le philosophe Kwame Anthony Appiah.

 

La gifle, une « réplique » au-delà des mots, selon Hegel

La gifle de Will Smith à Chris Rock vise à rétablir une injustice, ou du moins à laver un affront que l’acteur pense avoir subi indirectement avec une blague jugée inappropriée visant son épouse. En un sens, elle comporte une dimension politique, mais sans la médiation d’une institution qui pourrait déterminer de la légitimité de la réaction. Utilisée jusqu’à une époque pas si ancienne, la baffe est par ailleurs théâtrale : c’est à la fois un geste et un son. L’assistance des oscars est d’ailleurs médusée face à ce qui, instantanément, devient une scène. Une bonne baffe est enfin une façon de répondre à quelque chose, mais sans les mots, peut-être justement parce qu’à cet instant, les mots manquent. Selon Hegel, « la gifle fait office de réplique » (Phénoménologie de l’Esprit, 1807). La claque est une arme, elle désarçonne et bouscule le corps comme l’esprit. Le cinéaste Jean-Luc Godard dira dans la même veine, et non sans ironie, qu’elle est « un argument philosophique irréfutable ».

 

Un geste viriliste

L’acteur en est venu aux mains pour « protéger » sa femme, a-t-il expliqué, en larmes, quelques minutes après la gifle, lorsqu’il a reçu l’oscar du meilleur acteur – qui pourrait désormais lui échapper. Certains ont condamné cet acte et le voient comme signe de « masculinité toxique », qui repose sur le stéréotype traditionnel de l’homme dominant qui préfère la violence physique à la discussion orale. Le fils de Will Smith, Jaden a, lui, renchéri et twitté : « C’est comme ça qu’on fait. » Mais l’acte supposément chevaleresque est suivi de pleurs. Statuette à la main, Will Smith tente de justifier son geste : « Je veux m’excuser envers l’Académie, envers mes conominés », a lancé la star, « l’amour vous fait faire des choses folles ». Cette réaction a pu en émouvoir certains, car elle juxtapose un excès de virilité à une réponse émotionnelle, plutôt associée à la féminité – en tout cas visiblement sincère.

 

Un homme d’honneur ?

Cette claque sur la joue a un arrière-goût d’honneur bafoué, puis retrouvé. Mais pourquoi en appeler à l’honneur ? C’est la question que pose le philosophe Kwame Anthony Appiah pose dans son essai Le Code de l’honneur. Comment adviennent les révolutions morales (Gallimard, 2012). Le philosophe américain dessine un nouveau cadre à la notion d’honneur, tombée en désuétude avec la fin de l’Ancien régime – l’honneur étant une valeur aristocratique et non démocratique. Selon lui, l’honneur est le droit au respect. Le respect est lui-même défini de deux façons : le respect comme évaluation, vis-à-vis d’un standard existant, et le respect comme reconnaissance, où l’on prend en compte le pouvoir spécifique de chaque personne. « L’honneur n’est pas la morale », mais il est mis au service du progrès moral et de l’éthique. En effet, les arguments moraux ne suffisent pas et devraient être rattachés au moteur de l’honneur. Abandonner l’honneur, qui est « au centre de la psychologie humaine » serait alors « un gaspillage ».

 

Malgré les réactions ambivalentes suscitées par le geste de Will Smith, son acte a plutôt été tourné en dérision sur les réseaux sociaux, et Chris Rock a décidé de ne pas porter plainte. Serait-ce le signe qu’il est encore possible d’agir selon un code de l’honneur, accepté comme tel ? Ou, au contraire, que cette démonstration de force est passée pour une résurgence dérisoire d’un comportement machiste qui semble appartenir à un autre temps ? Le choix de l’Académie de retirer ou non l’Oscar à Will Smith permettra peut-être d’en savoir plus.

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