“Et personne ne sait”, de Philippe Forest : le roman du mois choisi par Arthur Dreyfus

Une recension de Arthur Dreyfus, publié le

C’est l’histoire d’un artiste qui ne vend plus une toile. Ses paysages sans âme lassent même ses galeristes. Affamé, son carton à dessin sous le bras, il erre dans un New York glacial. Ce sont les années 1930. Il neige. Tout est vide – ou presque. Car soudain, dans Central Park, se révèle « une petite fille dont le jeune peintre ne saurait pas dire l’âge ». Une enfant-fantôme à l’allure démodée, récitant une comptine : « D’où je viens, personne ne le sait… » Chez tout autre auteur, on appellerait ça un conte. Mais Philippe Forest est entré en littérature pour dire le réel : son premier texte relatait la mort de sa fille, fauchée par le cancer à 4 ans. Tragique centre de gravité autour duquel se tisse son œuvre : « J’ai toujours raconté la même histoire, écrit l’endeuillé. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. » Mais peu importe l’histoire, en littérature. Ce qui importe, c’est comment on la raconte. Par quel tour de magie, rien qu’avec des mots, on parvient à peindre d’une façon inédite l’immuable échelonnement de la vie et de la mort. Et le conte andersenien de se muer en bouleversant tombeau.

Plus on tourne les pages de ce bref opus, plus l’émotion grandit. Car cette fillette, pour le personnage comme pour l’auteur, réveille l’art et l’existence : grâce à son portrait, le peintre tient son chef-d’œuvre – « une image qui quoique unique semble contenir toutes les autres à la fois ». On savoure cette définition kantienne… Et l’on applaudit les énigmes qui fleurissent au fil de ce roman-poème, nourri par le mystère de la peinture : de quelle couleur rêve-t-on ? Les paysages sont-ils des visages ? Tout portraitiste est-il une Pénélope, ajournant son ultime touche pour ne pas faire mourir Ulysse ? Les ombres de Picasso, Sargent, Hopper ou Hockney chuchotent leurs réponses entre les lignes. À mesure que le narrateur se dilue dans l’aquarelle de son propre récit, on n’est plus sûr de lire un livre ou de visiter un musée fabuleux. Cocteau affirmait que le cinéma, c’était filmer « la mort au travail ». Forest établit que la peinture a le pouvoir de fixer la vie éternelle. Par quel miracle ? Là encore, peu importe. Car « une énigme, contrairement à ce que l’on s’imagine, est toujours supérieure à la solution ».

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