Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
L’été dernier, vous vous êtes baigné dans la Dordogne. Cet été, enchanté par l’expérience, vous y retournez nager. C’est toujours la Dordogne… mais ce n’est plus le même cours d’eau. Comment cela ? Voici une pensée paradoxale, venue de très loin : « On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve. » Ainsi parlait Héraclite (VIe siècle av. J.-C.), le plus mystérieux des philosophes présocratiques, surnommé dès l’Antiquité « l’Obscur ». Et pour cause, ses fragments sont souvent sibyllins, autant de fulgurances nébuleuses : « le Temps éternel est un enfant qui joue en déplaçant les pions », « le caractère, pour l’homme, est son démon »… Pour y comprendre quelque chose, il besoin est d’un guide, d’un passeur de gué. Loué soit Marcel Conche, qui connaît bien les bords de la Dordogne : réadaptant un travail pionnier de 1986, il traduit et présente ici les adages héraclitéens en les classant selon un « ordre rationnel », par chapitres thématiques (sur la vérité, le monde, l’âme…). Quid du fameux fleuve, à présent ? Héraclite est le grand penseur du devenir : si l’on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve, c’est que ses eaux et ses berges ne cessent de se modifier, ce qui transforme son être. Par extension, « tout s’écoule » : le monde est renouvellement permanent, projet de mobilité perpétuelle. Absolument rien ne subsiste ? Pas exactement : il existe un ordre, des lois intangibles de la nature. En son sein règne l’alternance des contraires qui ne font qu’un au final : c’est le jour puis la nuit, tour à tour les choses sont sèches et humides, etc. Le devenir procède de cette dynamique, marquée du sceau de l’interdépendance : « l’obscurité n’existe que par la lumière », écrit Conche ; c’est en quelque sorte l’histoire de son livre : grâce à lui, « l’Obscur » devient soudain lumineux, clair comme de l’eau de roche – ou presque. L’envie naît de s’y plonger, dans le fleuve ou dans le tourbillon héraclitéen qui nous emporte de métamorphose en métamorphose.
Le philosophe et sociologue éclaire quelques-uns des passages de l’œuvre du penseur grec antique.
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À 94 ans, Marcel Conche a toutes les apparences du sage, lui qui a consacré sa vie à la recherche de la vérité et à la lecture des Grecs anciens. Mais est-ce bien normal ?
Marcel Conche, à l’occasion de la parution de son Journal étrange (PUF, 2006), nous a reçus chez lui, dans l’Ain. Il revient sur ses origines paysannes, son athéisme, sa conception de la nature, de la morale et sa vision de la mort…