Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Henri Bergson écrivait, en 1907, à William James que le pragmatisme serait « la philosophie de l’avenir ». Cette prédiction n’aurait-elle qu’un siècle de retard ? Longtemps éclipsé par la philosophie analytique, récupéré par la littérature policière (avec le best-seller L’Aliéniste de Caleb Carr), cible d’un anti-américanisme tenace, le pragmatisme, fondé par Charles Sanders Pierce et William James, est remis à l’honneur avec la réédition de deux livres de John Dewey et la parution d’une synthèse éclairée de Jean-Pierre Cometti. Celui-ci nous rappelle que l’enquête et l’expérience caractérisent la méthode pragmatiste dont la maxime, selon Pierce, est de « considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception ». S’il n’a jamais été homogène, le pragmatisme reste « le courant le plus enraciné dans la culture américaine du XX e siècle » et c’est sans doute à John Dewey que l’on doit son extension maximale, de l’art à la politique.
Dewey fut le premier à élaborer une esthétique pragmatiste. Convaincu que les arts « font partie intégrante de la vie réelle d’une communauté organisée », l’auteur de L’Art comme expérience (1934) condamne « la conception muséale des beaux-arts ». Contre la tradition qui, depuis Aristote, distingue action et création, Dewey conçoit l’œuvre d’art comme une expérience complète intégrant l’action au processus créatif. Sa théorie inspira la peinture américaine d’avant-garde comme l’expressionnisme abstrait et l’action painting. Ainsi, les drippings de Jackson Pollock (photo), à qui il arrivait d’égoutter des pigments en pratiquant sur sa toile les pas d’une danse indienne, illustrent cette continuité de l’expérience voulue par Dewey.
Le refus du cloisonnement des actions humaines explique que le pragmatisme ait eu aussi une portée politique : dans le contexte de la Dépression, le livre de Dewey visait, à redonner au citoyen son rôle dans l’élaboration du progrès démocratique : « Les valeurs qui conduisent à produire de l’art et à en jouir de manière avisée doivent être intégrées dans le système des relations sociales. » On retrouve ici l’idée majeure de Dewey sur la démocratie : « elle n’est pas une forme de gouvernement », mais « un processus social pensé sur la seule base des capacités humaines d’action ». Autrement dit, puisque, pour le pragmatisme, le monde n’est pas donné, mais en train de se faire, la démocratie n’est qu’un lieu d’expérimentation. Ainsi Dewey soutient-il dans Le Public et ses problèmes (1927) que la frontière séparant privé et public doit toujours fluctuer : « Il n’y a aucune proposition antécédente universelle qui puisse déterminer si les fonctions d’un État doivent être limitées ou étendues. » Participative, la démocratie est le seul régime qui peut s’amender sans cesse et recréer ses valeurs. Alors qu’un Platon condamnait et l’art et la démocratie, Dewey les lie ainsi dans un même élan novateur.
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