3. Se laisser vivre

François Jullien. L’élan de l’expérience

Temps de lecture : 10 min

François Jullien

François Jullien © Claude Truong-Ngoc/Wikimédia Commons

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Cet article est issu du numéro 105 de Philosophie magazine « Suis-je l’auteur de ma vie ? », en kiosque le 01 décembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Laisser l’existence se déployer avant d’avoir une quelconque initiative, c’est ce que préconise François Jullien. Alors, avec le recul de l’expérience, peut s’ouvrir une seconde vie qui réécrit la première, avec la liberté en plus.

La vie : et s’il fallait d’abord la « laisser venir » pour écrire la sienne ? Le philosophe François Jullien a fait le détour par la pensée chinoise pour repenser les questions classiques du sujet et de la liberté. Sa Philosophie du vivre (parue en 2011) reprend les impensés de la philosophie occidentale, se nourrissant de l’écart entre la Chine et la Grèce. Programme confirmé par un ouvrage à paraître, justement intitulé La Seconde Vie, où il énonce une réponse originale à notre question « Suis-je l’auteur de ma vie ? » C’est, dit-il, une question… d’expérience ! Il faut avoir vécu pour vivre enfin, cela ne se conquiert pas à l’arraché mais par « décantation ». Un privilège de l’âge ? Que les jeunes se rassurent : vent debout contre la vieillesse et sa sagesse « capitonnée », François Jullien plaide pour l’émergence des élans neufs enfouis dans les ressources de nos vies. La seconde vie advient quand elle le peut, mais après…

 

Suis-je l’auteur de ma vie ? Comment vous, qui puisez à la pensée chinoise, entendez-vous cette question ?

François Jullien : Plutôt que le terme « auteur », où s’entendent l’autorité, la volonté, l’action, je préfère en retenir le noyau qui signifie littéralement « ce qui est au début, à l’initiative de ». « Auteur » renvoie à l’œuvre et peut très vite prendre un tour complaisant à l’égard de soi, alors que « initiative » est plus modeste : je suis, non pas tant au départ de ma vie qu’un départ de vie, tous les jours, quoi que je fasse. Le « ma » vie résonne de ce « développement personnel » qui prospère sur le marché du bonheur. La question du sujet y est rabattue sur la réappropriation de soi, et ce, à l’encontre de l’éthique et du politique. Ce sauve-qui-peut de l’individu me paraît méconnaître la dimension culturelle et collective sans laquelle aucune existence singulière ne peut se déployer. Le possessif – ma vie, ma culture, mon identité – est en ce sens une rétractation du soi. Je préfère entendre le « ma vie » comme « de la vie qui passe en moi », la vie telle que je la déploie. Dès lors, je reformule votre question : quelle part d’initiative, de liberté, donc de responsabilité, ai-je à l’égard de ce qui me revient comme vie ? Et ma réponse est le paradoxe que j’essaie de penser : même si initium signifie « début », l’initiative n’est pas première, elle vient après, après le retour réflexif sur son expérience passée.

 

« Il n’y a de page blanche, un début, que lorsque nous avons déjà quelque chose à dessiner »

Ne s’agit-il pas tout simplement de changer de vie ?

Justement pas. La seconde vie n’est pas une autre vie que la première, elle ne se conquiert pas « à l’arraché » sur le mode de la volonté, de la rupture, de la décision radicale. Nous avons une représentation assez fausse de l’initiative, qui nous vient de notre philosophie de la liberté. Descartes déjà conçoit un moi sous influence (de milieu, de langue, d’éducation…), dont le cogito veut s’affranchir. C’est aussi le schéma kantien : faisant partie de la nature, je suis conditionné par elle ; pour être libre, il faut postuler une liberté métaphysique. Je ne crois pas à cela : l’initiative n’est pas donnée au départ, elle ne se postule pas, elle se dégage progressivement. Contrairement à ce que nous croyons souvent, il n’y a pas de premier moment – terriblement abstrait – où nous avons décidé ce que nous voulions vivre. Dans nos premiers choix (de genre de vie, de métier, d’amour…), nous ne savons pas en réalité ce que nous choisissons, et, surtout, nous ne savons pas que nous choisissons. Mais il nous est plus facile de penser le mythe de la page blanche… Or il n’y a de page blanche, un début, que lorsque nous avons déjà quelque chose à y dessiner. Il faut du « laisser-venir » avant de pouvoir vouloir. C’est cette décantation en amont qui m’intéresse…

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