“Les Rêves et le Temps”, de María Zambrano : clés d’envoûtement

Une recension de Octave Larmagnac-Matheron, publié le

Si Freud entendait interpréter la signification des rêves, c’est tout autre chose qu’entreprend María Zambrano, figure de la philosophie espagnole du XXe siècle : saisir, indépendamment des contenus oniriques particuliers, la place du rêve dans la dynamique de l’existence. « Toute situation de veille, remarque-t-elle, a lieu parce que nous l’avons plus au moins voulu, prévu ou cherché […] ; nous sommes en train d’aller vers quelque chose. […] Dans les rêves c’est l’inverse ; ce sont eux qui se présentent à nous. » Le rêve est un « sortilège » qui « envoûte » : le dormeur y est entièrement absorbé, enfermé. « L’endurance, la passivité, s’offre dans les rêves […] à l’état pur. » Pour décrire cet état, Zambrano parle d’« a-temporalité », formule qui pourrait prêter à confusion : il y a bien, dans le rêve, un devenir, mais ce devenir n’a rien à voir avec le temps de la conscience éveillée. 

Dans le rêve, les images se succèdent implacablement comme si l’histoire fantasmagorique était écrite d’avance. Quelque chose se passe, sur quoi le dormeur, pur spectateur, n’a pas de prise. Le sujet diurne, au contraire, exerce une maîtrise sur le temps : il peut suspendre, par un recueillement intérieur, le défilé des images, se rapporter à des vécus passés ou les exiler dans l’oubli, et se projeter vers l’avenir. Le rêveur lui est dépouillé de cet usage du temps. Il ne faut pourtant pas en déduire que les deux états n’ont aucun rapport l’un avec l’autre. C’est tout le contraire. Le dormeur sans rêve est « immergé à l’intérieur de quelque chose d’immense, d’obscur, d’invisible » – le mouvement aveugle de la Vie. Il retourne « à la situation prénatale ». Dès qu’il commence à rêver, cependant, émerge quelque chose comme un sujet qui se séparera plus radicalement à l’éveil. Ainsi, « dans les rêves, nous assistons à la genèse de la conscience ». Chaque nuit, l’entre-deux du rêve est en même temps un précieux rappel de ce que la conscience volontaire reste toujours enracinée dans un flux vital plus large que l’esprit éveillé, inévitablement, fragmente.

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