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“23 Penseuses pour 2023” : Monique Dagnaud et la révolution culturelle dans le monde du travail
Monique Dagnaud en 2018. © Mathieu Genon/opale.photo
« Grande démission », télétravail, bore-out, remise en cause de l’importance du diplôme, souci de l’éthique de l’entreprise… Les plaques tectoniques du monde du travail sont en train de bouger. La sociologue et spécialiste des médias Monique Dagnaud en diagnostique les grandes lignes de fracture. Voici un extrait de son texte publié dans le volume 23 Penseuses pour 2023, paru jeudi 5 janvier chez Philosophie magazine Éditeur.
« La crise du Covid a mis en lumière la disparité des conditions de vie entre les actifs. Elle a porté au grand jour l’écart entre, d’une part, ceux qui ont fait marcher la société pendant le confinement, souvent des travailleurs de la production et des services commerciaux, ainsi que les secteurs du soin et de l’aide à la personne, et, d’autre part, ceux, remplissant des fonctions d’encadrement et d’expertise, qui ont pu rester chez eux, se protéger du virus, et travailler à distance grâce aux outils numériques – le télétravail encore aujourd’hui concerne un quart des salariés. Dans l’après-Covid, on est donc passé d’un débat sur la méritocratie scolaire à un débat sur la méritocratie tout court. La réussite scolaire peut-elle être le fondement essentiel de la justice sociale ?
Il y a sûrement une récompense excessive accordée aux haut diplômés qui cumulent estime sociale, postes de pouvoir et émoluments élevés, et qui pour beaucoup sont issus des familles aisées et culturellement privilégiées. Cette concentration de pouvoir par les gagnants du système universitaire engendre le profond ressentiment des autres, les peu ou pas diplômés, et taille une plaie béante au sein du corps social, instillant le ferment du populisme. Cette blessure qui atteint les couches populaires est devenue l’affaire cruciale du XXIe siècle. Parallèlement, aucune société ne peut se désintéresser de l’enjeu de la formation de ses dirigeants et de leur mode de sélection.
À partir du moment où les entreprises (parfois administrées par un fonds de pension ou un groupement de capitaux logés au bout du monde) se sont débarrassées facilement de leurs salariés en fonction des opportunités de marché et des cours de Bourse, ou des réorganisations administratives, le sentiment d’affectio societatis s’est émoussé. Aujourd’hui, la plupart des salariés naviguent sans aucun état d’âme d’une entreprise (au sens large) à l’autre. Ainsi, le goût du travail ou l’intérêt pour son contenu n’ont donc pas disparu, mais l’identification à une entreprise, à une enseigne ou à un patron marque le pas. Jusqu’aux années 1970, on faisait plus fréquemment carrière dans une entité donnée, souvent identifiée à un territoire, et où l’on se sentait protégé par l’entreprise. Les travailleurs sont attachés à leur activité, au statut qu’elle leur confère et à l’intérêt qu’elle éveille, beaucoup moins à ceux qui les emploient. »
Le texte dont est extrait ce passage est repris dans le volume 23 Penseuses pour 2023 (Philosophie magazine Éditeur). Il a été initialement publié ici, dans le site de réflexion Telos, le 6 septembre 2022.