Entretien

Manon Garcia : “La Castafiore, c’est la puissance féminine que les hommes redoutent”

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Manon Garcia : “La Castafiore, c’est la puissance féminine que  les hommes redoutent”

© Hergé/Moulinsart 2024

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Cet article est issu du Hors-série n°n°47 de Philosophie magazine « Tintin et le trésor de la philosophie », en kiosque le 10 décembre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Si elle n’existait pas, on pourrait dire que Hergé a exclu les femmes du monde de Tintin. Sauf qu’il y a Bianca Castafiore, le « rossignol milanais », cantatrice dont la puissance abasourdit son entourage. La philosophe Manon Garcia, spécialiste du féminisme, voit en elle la métaphore de ce qu’il y a d’insupportable pour les hommes quand les femmes prennent la parole.

 

« “J’aime trop les femmes pour les caricaturer.” C’est ainsi que Hergé justifiait le petit nombre de femmes dans Les Aventures de Tintin qui se présentent en effet comme un monde où il fait bon vivre entre hommes, et où les femmes, concierge ou acariâtre, ont la plupart du temps des rôles de figurantes. Sauf qu’il y a la Castafiore ! Sans ce personnage, on aurait pu accuser Hergé d’invisibiliser les femmes. Sa présence insistante interdit de le penser. Son entrée dans le monde de Tintin, dans Le Sceptre d’Ottokar, à l’arrière d’une voiture à la frontière entre la Syldavie et la Bordurie, où elle a pris le reporter en stop, est à l’image du personnage : fascinante et effrayante, comme une tornade sonore qui balaie tout sur son passage. Sans crier gare, elle se met à chanter L’Air des bijoux du Faust de Gounod. Et Tintin, qui est pourtant un héros énergique, toujours en éveil, en est étourdi, sonné, anesthésié. Privé de ses pouvoirs face à cette voix tellement puissante qu’elle est peut-être même fausse. Cantatrice mondialement célèbre, la Castafiore n’est pas seulement laide, elle est masculine. Son visage, avec son nez anguleux, son menton cabossé, apparaît comme une caricature des hommes laids. En flagrant contraste comique avec le seul chant qu’elle semble capable d’interpréter : “Ah je ris de me voir si belle en ce miroir.” On a pu dire de Tintin qu’il était un personnage non genré, ni masculin ni féminin. La Castafiore en est la figure inversée : elle est absolument femme – avec ses grandes robes colorées, son attachement à ses bijoux, son obsession du miroir –, et absolument homme, dans son indépendance et sa manière de s’imposer. 

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