Adolf Eichmann, Hannah Arendt et la banalité du mal
Adolf Eichmann prend des notes durant son procès (cc) Courtesy of Israel Government Press Office - United States Holocaust Memorial Museum
« Qu’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point dénué de pensée, que cela puisse faire plus de mal que tous les mauvais instincts réunis qui sont peut-être inhérents à l’homme – telle était effectivement la leçon qu’on pouvait apprendre à Jérusalem. » C’est en envoyée spéciale du New Yorker qu’Hannah Arendt couvre le procès d’Adolf Eichmann. Elle en tire un essai Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (Gallimard, 2002). Elle montre dans ce dernier comment cet ancien colonel SS, condamné à mort fin 1961 à Jérusalem pour crimes contre le peuple juif, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, représente pour elle une incarnation de l’absence de pensée qui conduit à la « banalité du mal », plutôt qu’un monstre.
Une lettre signée d’Adolf Eichmann, daté du 29 mai 1962, deux jours avant son exécution par pendaison, a été rendu publique ce mercredi 27 janvier, à l’occasion d’une cérémonie en souvenir de la Shoah conduite par le chef d’État israëlien, Reuven Rivlin. « Dans leur évaluation de ma personnalité, les juges ont commis une erreur significative, dès lors qu’ils ne peuvent se projeter dans l’époque et les circonstances dans lesquelles je me trouvais pendant les années de guerre, écrit le criminel. Je n’ai jamais donné d’ordre en mon nom propre, mais plutôt agissais toujours sur ordres. Je n’étais pas un leader responsable et ne me sens pas coupable comme tel. ». Il s’y présente donc comme un simple exécutant, un fonctionnaire besogneux qui a obéi lâchement aux ordres.
Comme le montre Johann Chapoutot, dans le hors série de Philosophie magazine consacré à Hannah Arendt qui paraît aujourd’hui, ce numéro de comédien ne tient pas. Pour l’historien, Adolf Eichmann a composé ce personnage de criminel de bureau pour minimiser sa responsabilité : « Le procès de Jérusalem, en 1961, a accouché d’une catégorie dont Eichmann paraissait l’incarnation achevée : le Schreibtischtäter, ce criminel de bureau, isolé des conséquences de ses décisions et donc inconscient du crime qu’il commettait. C’est ce qu’Eichmann lui-même, qui pense un temps pouvoir échapper à la peine de mort, donne à voir et à croire. Or l’examen de sources autres que celles du procès révèle un Eichmann pleinement Weltanschauungstäter ou Überzeugungstäter, criminel par conviction idéologique, combattant d’une guerre de races dont l’Allemagne doit sortir vainqueur. »