La lettre du mardi
Affaire Lyhanna : aux (l)armes, les enfants
Paris, le 8 juin 2026. Un enfant (de dos) brandit une pancarte dans un rassemblement en hommage à Lyhanna, victime d’infanticide. © Daniel Perron/Hans Lucas/AFP
« “Maman, c’est quoi un pédophile ?” Cette question, je l’ai entendue lundi dernier au rassemblement qui se tenait en hommage à Lyhanna devant l’ancien tribunal de Paris. Sur le coup, j’ai souhaité mentalement bon courage à la mère, l’enfant n’ayant pas plus de sept ou huit ans. Puis je me suis rendu compte que j’avais eu un réflexe adultiste.
Un flashback, d’abord. Je fais partie de la génération très fortement marquée par la disparition de le petite Marion Wagon en novembre 1996 à Agen – j’avais alors 8 ans, elle à peine deux de plus. J’habitais dans un département voisin du Lot-et-Garonne, où la petite fille s’est volatilisée en rentrant à pied de l’école sur un trajet de même pas 500 mètres. Comme elle, c’est un chemin que j’empruntais quotidiennement, accompagnée d’une camarade de classe, mais sans adulte. La médiatisation extrême de l’affaire – à ce jour non élucidée et désormais dans les cold cases du tribunal de Nanterre – ainsi que la proximité géographique ont fait de cet événement un moment d’apprentissage charnière pour moi : l’espace public, le dehors, est devenu un lieu de danger éventuel, et la moindre interaction avec un adulte inconnu potentiellement suspecte. Je n’ai pas le souvenir d’une conversation particulière à ce sujet avec ma mère. Radio et télé ont fait le travail. Plus tard, à l’adolescence, j’apprendrai à me méfier plus spécifiquement des hommes. Mais le visage de Marion qui s’affichait alors partout sur les vitrines des commerces ainsi que sur les briques de lait fut le premier avertissement : on peut vouloir “faire du mal” aux enfants.
“Protéger les enfants” : et si l’on changeait de perspective ?
De retour place Louis Lépine, les pancartes affichent régulièrement des slogans tels que “Protégeons nos enfants”. L’intention est évidemment louable, paraît même naturelle. Mais que signifie vraiment “protéger les enfants” ? Pour ne pas heurter une trop grande sensibilité, ou une certaine naïveté que nous projetons sur eux, nous évitons souvent d’aborder les sujets dits “difficiles”, en usant de périphrases, si ce n’est en les mettant sous le tapis. Nous prenons donc des pincettes, voire leur taisons les violences de toutes sortes, y compris sexuelles, qu’ils ont pourtant statistiquement de grandes chances de subir. Ce soir-là, les enfants sont d’ailleurs tellement protégés qu’ils sont relativement absents du rassemblement. Le collectif enfantiste mené par Claire Bourdille est bien présent, avec une pancarte qui signale un “espace enfants”. Mais dans les faits, peu sont visibles. Aucune prise de parole à la tribune, d’ailleurs. Franchement, mon premier réflexe serait aussi de leur boucher les oreilles et les yeux face à tant de tristesse et d’atrocités. Mais cela relève d’un geste paternaliste, exactement dans la droite ligne d’un raisonnement du type “puisque les femmes ont toutes les chances de se faire agresser tard le soir en rentrant chez elles, elles n’ont qu’à rester à la maison et éviter de fréquenter les bars”. Adopter une perspective enfantiste, c’est-à-dire qui envisage les enfants comme sujets politiques, revient à bouleverser complètement notre compréhension de leur protection.
Le paravent (bien pratique) de l’innocence
En France, le collectif enfantiste ainsi que d’autres militantes et autrices comme Cécile Cée, spécialiste de l’inceste comme système, sont parmi les rares à penser les mécanismes de domination qui s’exercent par les adultes sur les enfants (ou adultisme, donc), dans la droite ligne du patriarcat : invoquer la faiblesse et la vulnérabilité pour nier toute forme d’agentivité et d’autonomie, s’appuyer sur des différences biologiques pour instaurer une hiérarchie et privilégier les solutions sécuritaires du type peines de prison à vie pour les violeurs ou caméras de surveillance partout, comme si un redoublement de violence avait la moindre chance de venir à bout d’un système d’oppression. Ces militantes (je privilégie le féminin, car leurs rangs le sont essentiellement) tentent de penser la façon dont la protection mène au risque d’exclusion, en faisant de la potentielle victime, et non de l’agresseur, le problème.
Plutôt que de protection, elles invitent à parler de défense des enfants, avec le postulat que leur innocence est un mythe : non pas au sens où ils seraient d’abominables pervers polymorphes dotés d’une sexualité refoulée qui n’attendrait que d’être révélée par des adultes bons pédagogues, mais plutôt dans l’idée que cette innocence – tout comme la prétendue fragilité féminine – serait construite comme instrument de contrôle et de domination. Le savoir est un instrument de pouvoir, et priver les enfants de certaines connaissances participe de la vulnérabilité construite par les adultes. Les défendre reviendrait donc par exemple à créer les conditions de possibilité d’une parole libre, comme y invite la première recommandation de la Ciivise. Ainsi, lorsque la mère citée plus haut répond à son fils : “Un pédophile ? C’est quelqu’un qui agresse les enfants”, je crois non pas qu’elle risque de le traumatiser, mais qu’elle lui donne des mots, et donc des armes, pour penser une société qui n’a rien d’innocent. »
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