Société
Lyhanna, périscolaire… 6 leçons philosophiques sur le “MeToo des enfants”
Rassemblement devant le Palais de Justice à Paris, le 8 juin 2026. ©Eric Broncard/Hans Lucas via AFP
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Depuis plusieurs semaines, les violences sexuelles commises contre les enfants font la une de l’actualité. Pourquoi semble-t-il si difficile de prendre en compte la nécessaire lutte contre ces atrocités dans une société comme la nôtre ? Analyse.
Des enfants abusés sexuellement dans les structures du périscolaire à Paris, les foyers pour enfants placés et un hôpital à Montreuil ; des témoignages de célébrités, comme Flavie Flament, qui confient avoir subi des viols par des adultes à l’âge de 12 ou 13 ans ; et comme la goutte qui fait déborder le vase, le meurtre d’une enfant de 11 ans dans le Gers, Lyhanna, dont le suspect avait fait l’objet de signalements multiples – un suspect dont le père avait lui-même été accusé de violences sexuelles contre une de ses petites-filles...
Depuis plusieurs semaines, la France vit un moment #MeToo des enfants. Sous l’impulsion d’associations féministes et de protection de l’enfance, la justice est sommée de rendre des comptes. Lois insuffisantes, enquêtes laborieuses, voire incurie des services concernés : la lutte contre les violences sexuelles visant des enfants semble défaillante en tous points. Quelles leçons philosophiques tirer de cette prise de conscience nationale ?
1. Désir sexuel... ou jouissance du pouvoir ?
Longtemps, la figure du « pédophile » a été associée à des pulsions sexuelles supposément irrépressibles. Dans les années 1990, l’« affaire Marc Dutroux », qui a choqué la Belgique et la France après la découverte d’une cache où des petites filles étaient victimes de tortures sexuelles, a entretenu cette image du prédateur d’enfants solitaire, sexuellement dépravé, voire en souffrance psychologique : le pédophile était perçu comme un homme désirant coucher avec des enfants et qui ne pouvait pas s’empêcher de succomber à ce désir. Bien souvent, les affaires judiciaires relatant des violences sexuelles contre des enfants étaient rangées dans la catégorie « faits divers », comme s’il s’agissait d’événements isolés.
“Le pédocriminel tire son plaisir non pas d’un acte sexuel, mais du pouvoir exercé sur un individu vulnérable”
Les penseuses féministes ont peu à peu remis en cause cette lecture du passage à l’acte pédocriminel. Dans les cas des violences sexuelles masculines, le mouvement #MeToo a mis en évidence, à partir de 2019, la composante symbolique et non physique des atteintes au corps des femmes. « Le viol procède d’une organisation sociale et politique du pouvoir par la sexualité, où le groupe social des hommes est dominant et où les femmes voient leur sexualité expropriée. Dès lors, le viol n’est plus pensé comme de la sexualité, mais comme une violence qui participe d’un rapport de pouvoir genré », analyse Marie Chartron, autrice du livre Penser les violences sexuelles (La Découverte, 2025). Une logique similaire est à l’œuvre concernant les enfants : le pédocriminel tire son plaisir non pas d’un acte sexuel, mais du pouvoir exercé sur un individu vulnérable.
Dans le cas de la pédocriminalité, un débat persiste sur la préexistence de « penchants sexuels » qui, chez certains hommes, les pousserait à viser spécifiquement des enfants. Des associations telles que L’Ange bleu, fondée en 1998, tentent ainsi de prévenir le passage à l’acte pédocriminel en formant des groupes de parole entre personnes qui se disent attirées par les enfants. Mais quelle que soit la proportion véritable entre pulsion sexuelle et volonté d’exercer un pouvoir sur une personne fragile, le constat reste le même : selon cette lecture, les violences pédocriminelles ne sont pas isolées, elles sont d’ordre systémique et touchent toutes les catégories sociales. Les défaillances de la justice permettent la perpétuation de ces crimes, souvent commis dans le plus grand secret.