Dialogue
Ahmad Massoud / Miguel Benasayag : penser en résistant
Ahmad Massoud et Miguel Benasayag. © Frederick Florin/AFP © Isabella De Maddalena/opale.photo
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L’un est un ancien guérillero, opposant à la dictature militaire qui a sévi en Argentine de 1976 à 1983. L’autre est le chef du seul mouvement afghan qui continue de résister au régime taliban de Kaboul. Philosophie magazine a organisé une rencontre à Paris entre le philosophe Miguel Benasayag et Ahmad Massoud, fils du commandant Massoud assassiné en 2001 par Al-Qaïda. Deux individus qui, à des époques et sur des continents différents, posent la question de l’engagement.
Miguel Benasayag : Je suis honoré de pouvoir discuter de nos réalités parallèles, la façon dont nous avons approché le combat et la résistance. J’ai été dans le mouvement de résistance guévariste à la dictature militaire du général Videla en Argentine (1976-1983), avant d’être emprisonné et d’être libéré quatre ans plus tard et de rejoindre la France. Aujourd’hui, je suis très engagé dans la lutte des peuples indiens en Amérique Latine.
Ahmad Massoud : D’un résistant à un autre, c’est un plaisir de vous rencontrer.
Ahmad Massoud, vous avez connu la mort de votre père à 12 ans. Miguel Benasayag, vous êtes entré dans la lutte armée avant vos vingt ans. Comment un individu se retrouve-t-il confronté à la violence et à la politique à un si jeune âge ?
A. M. : J’ai grandi dans un foyer qui a toujours été immergé dans la politique. C’en était même d’une certaine façon le centre, puisque mon père se trouvait au cœur de la politique afghane. Les événements politiques qui frappaient l’Afghanistan frappaient directement ma vie quotidienne. Je pouvais voir la douleur des gens, voir comment la guerre les faisait souffrir, car ma famille était affectée exactement de la même façon qu’eux. Nous avons été déplacés, nous avons été forcés à la retraite, nous avons dû passer de nombreux hivers difficiles dans la vallée du Panchir. J’ai donc été témoin, dès mon plus jeune âge, de l’impact de la guerre mais aussi de l’influence immédiate et puissante des choix politiques sur la vie des gens.
Et vous, Miguel, comment êtes-vous passé du jour au lendemain d’étudiant en médecine à combattant de la guérilla ? À quel moment se décide-t-on à interrompre sa vie pour se lancer dans une telle cause ?
M. B : Il y a des situations dans lesquelles il n’y a pas de choix à faire entre poursuivre sa vie individuelle et assumer des défis historiques. En réalité, le choix n’existe même pas car la vie individuelle consiste à assumer le défi historique. C’est tout ou rien : soit on assume l’histoire, soit on ne pourra même pas vivre sa vie.
A. M. : Exactement. Les situations auxquelles ma famille a fait face étaient de cet ordre-là. La lutte contre les Soviétiques, qui ont envahi l’Afghanistan en 1979 et contre lequel mon père et ses moudjahidines ont lutté. La première lutte contre les Taliban, qui ont pris le pouvoir à Kaboul entre 1996 et 2001. Et maintenant, notre résistance contre l’actuel régime taliban. Nous n’avons absolument aucun choix, ils ne nous l’ont pas laissé, nous ne pouvions que faire face à l’histoire.