Alain de Botton. « Donner forme à nos jours »

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Cet article est issu du numéro 39 de Philosophie magazine « 39 - mai 2010 », en kiosque le 29 avril 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Après l’amour et le voyage, l’essayiste Alain de Botton a enquêté sur les lieux du labeur. À mille lieues des statistiques économiques, il donne voix aux aspirations et aux frustrations de ceux qui cherchent à se réaliser dans leur activité.

Philosophie magazine : Splendeurs et misères du travail *, votre dernier livre, est conçu comme une série de reportages et de témoignages sur des lieux de travail. Pourquoi avoir procédé comme un enquêteur ?

Alain de Botton : Les romanciers nous emmènent très rarement dans ces lieux. De temps en temps, l’intrigue d’une nouvelle se situe dans un bureau ou dans une usine, et tout le monde s’en étonne. Alors que l’importance du travail dans nos vies est considérable, tout se passe comme s’il ne fallait pas le dire ou le montrer. Comme s’il n’était pas légitime de le représenter.

 

Pourquoi ?

D’une manière générale, l’ensemble des processus de production sont rendus invisibles aux consommateurs, parce que ce monde est supposé être un monde de souffrance et d’exploitation. En tant que consommateur, vous ne voulez pas connaître la souffrance. On vous protège de ce savoir dangereux qui vous empêcherait de jouir du bien que vous consommez. Il y a aussi l’idée que c’est ennuyeux et inintéressant. Quand vous voyagez à l’étranger, vous ne voulez pas qu’on vous rappelle l’horreur du travail, vous voulez vous faire plaisir, visiter des jardins, des musées, des palais, mais surtout pas des lieux de travail. C’est très moderne ! Il y a deux cents ans, lorsque vous arriviez dans une ville, vous visitiez ses docks, ses ports, ses fabriques. La peinture montrait les gens au travail : dockers sur les quais, boulangers devant leur four, marchands sur la grand-place, femmes cousant aux fenêtres. Des scènes dont la fonction était de représenter la ruche humaine, la cité des métiers. Aujourd’hui, le travail nous obsède complètement, nous croyons qu’il peut nous fournir, avec l’amour, la principale source du sens de notre vie. Le choix de notre profession est censé définir notre identité au point que la première question que nous posons aux gens que nous rencontrons ne porte ni sur leur origine ni sur leur famille, mais sur ce qu’ils font. Et pourtant, le travail a disparu de l’art et des loisirs, comme si nous étions devenus inaptes à en appréhender l’intérêt et la beauté.

 

Plus on y consacre de temps, moins on a de mots, d’images, de distance par rapport à cette activité…

Privés d’images et de discours, nous n’avons que des fantasmes. À gauche, c’est celui selon lequel le travail est nécessairement une souffrance. À droite, c’est, au contraire, celui du travail comme moyen de s’accomplir. Ce sont les deux grands mythes du travail : l’exploitation et la réalisation de soi. Si, au-delà de ces mythes, on s’intéresse à la réalité, les seules données à notre disposition sont économiques. L’économie est l’unique langage qui parle de la réalité du travail. Nous avons perdu la capacité à exprimer le travail dans le langage humaniste, qui est celui de l’art. Or, le « drame » du travail n’est pas seulement économique, il est d’abord et avant tout humain.

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