Entretien

Alice Raybaud : “Le coup de foudre existe aussi en amitié”

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Alice Raybaud : “Le coup de foudre existe aussi en amitié”

Alice Raybaud. © Charlotte Krebs

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« Prendre soin de nos amitiés » : c’est l’idée à laquelle nous invite la journaliste Alice Raybaud dans son livre Nos Puissantes Amitiés (La Découverte, 2024), éloge d’un lien affinitaire que nous tendons, selon elle, à trop négliger au profit de l’amour. Entretien. 


 

Vous montrez qu’à l’exception de l’Antiquité peut-être, l’amitié a été historiquement minorée, à la fois d’un point de vue social et théorique. À quoi tient ce relatif discrédit ?

Alice Raybaud : Dans les sociétés occidentales qui se sont construites sur un modèle productiviste, les relations intimes ont été scindées entre les relations productives et les autres. Il y aurait d’un côté le couple et la famille biologique, qui permettent de produire des enfants, de futurs travailleurs, des équipements, des biens immobiliers, etc ; et de l’autre, des relations jugées moins utiles, comme l’amitié. Sous l’Antiquité, l’amitié représentait pourtant un ciment de la cité, elle avait une valeur sociale très forte. Aristote et les épicuriens la valorisent grandement dans leurs écrits. C’est encore le cas au Moyen Âge, dans la tradition chevaleresque. Passé ces périodes, l’amitié acquiert une dimension plus intime, interpersonnelle, discrète, ce qui la disqualifie au regard des institutions. La tendance se confirme à l’époque moderne : alors que les historiens, anthropologues, sociologues se penchent massivement sur les mécanismes de la famille ou du couple, on constate une littérature beaucoup moins riche sur l’amitié, en particulier l’amitié féminine. Peut-être parce que l’amitié se joue précisément en marge des institutions, et qu’elle représente une menace, un espace de déstabilisation possible du monde social. Dans l’amitié, on peut davantage questionner les normes et s’émanciper de certains attendus collectifs.

“Nos imaginaires se sont construits autour de l’amour romantique, au point qu’on pourrait presque parler de ‘religion de l’amour’”

 

À l’époque actuelle, l’amitié reprend une place importante dans nos vies, mais surtout à l’adolescence et dans les années qui suivent. Pourquoi laisse-t-on ainsi filer nos amis au cours de la vie ?

Nos imaginaires se sont construits autour de l’amour romantique, au point qu’on pourrait presque parler de « religion de l’amour ». Cette vision nous pousse, depuis la fin du XIXe siècle, à penser l’amour comme l’espace d’accomplissement individuel par excellence. Le mariage d’amour est devenu un idéal véhiculé, entre autres, dans la littérature ou les productions cinématographiques. La quête du duo romantique doit être prioritaire. On doit y investir une majeure partie de notre temps pour pouvoir apparaître comme un adulte accompli. Cet investissement suppose de délaisser les autres liens sociaux que sont, entre autres, les amitiés. Dans mon livre, je relate de nombreux témoignages qui montrent que dès qu’un homme et une femme s’installent en couple, ils ont tendance à se recroqueviller sur eux-mêmes, puis sur leur vie familiale – à s’isoler, au fond. On assiste même à des ruptures d’amitié douloureuses à cette occasion, autour de la trentaine. Cela dit, si la question de l’investissement de temps se pose à ce point, c’est aussi parce que nous avons peu de temps pour nous, d’une manière générale. Nous vivons dans des sociétés de plus en plus pressées, avec des contraintes fortes où il est finalement difficile d’entretenir une multiplicité de liens. On risque alors de perdre un peu de soi en route.

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