La lettre du mercredi
“All eyes on Rafah” : une image vigilante
Capture d’écran de l’image créée par intelligence artificielle “All Eyes on Rafah”, qui circule sur les réseaux sociaux.
« L’image a été partagée plus de 47 millions de fois sur Instagram, dans les quelques heures qui ont suivi sa mise en ligne la semaine dernière. Pendant quelques jours – du moins parmi mes contacts –, impossible d’ouvrir une story sans qu’elle s’affiche. On y voit des tentes alignées jusqu’à l’horizon, comme observées depuis un drone – on ne sait si ce dernier vole en simple reconnaissance ou s’apprête à attaquer. En lettres majuscules s’affiche un avertissement : “All eyes on Rafah”. Quelques heures plus tôt, des images insoutenables d’un camp palestinien situé à Rafah, bombardé puis ravagé par un incendie, ont soulevé une intense émotion. Si depuis les débuts de la guerre entre Israël et le Hamas, les slogans et les prises de position fleurissent sur les réseaux sociaux et les murs des villes, cette nouvelle image virale signale peut-être une rupture.
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Créée par intelligence artificielle, l’image a été vivement commentée et critiquée. Pour être honnête, mon premier réflexe a été : “Mais qu’est-ce que c’est que ce visuel moche et sans âme ?” On a écrit qu’elle déshumaniserait la cause qu’elle prétendrait défendre, puisqu’on n’y voit aucun visage, aucune personne réellement affectée par la guerre, mais seulement un alignement anonyme de tentes dupliquées artificiellement. Elle invisibiliserait les autres guerres, et les autres massacres en cours, d’où les déclinaisons qui ont suivi (avec des textes sur le Darfour, l’Ukraine, les Ouïghours...). Pour une chercheuse en sciences de la communication interrogée par Le Monde, son succès signalerait l’avènement du “clictivisme”, c’est-à-dire d’un engagement politique paresseux qui se contenterait de quelques clics derrière un écran sans véritable passage à l’acte. Elle témoignerait d’une pudeur hypocrite fasse à la réalité de ce que vivent les populations palestiniennes déplacées, et ne devrait son succès qu’à son aspect bien lisse, bien propre. Peut-être.
C’est tout de même oublier un peu vite que, dès qu’il est question d’engagement politique, les internautes doivent ruser face à un réseau social de plus en plus pudibond et prompt à la censure ou au shadowban [l’invisibilisation d’un compte à l’insu de la personne, lire notre article] lorsqu’il estime avoir affaire à des contenus clivants. Ces ruses prennent différentes formes : modification de l’orthographe des mots-clés afin de duper l’algorithme (“sexe” devient par exemple “s3xe”, “s*xe”…) au point que certaines publications reviennent à un langage MSN que l’on croyait tombé dans les oubliettes du web, recours aux emojis ou autres illustrations plus ou moins cryptées. La pastèque et ses couleurs rouges et vertes est ainsi devenu un signe de ralliement, d’abord sur les réseaux sociaux, puis sur les banderoles et les pancartes des manifestants.
“All eyes on Rafah” n’est toutefois pas un slogan classique, mais un avertissement : il signale que les millions d’internautes qui ont repartagé l’image surveillent, en quelque sorte, ce qu’il se passe à Rafah, voire dans l’ensemble de la bande de Gaza. D’où sans doute le point de vue en surplomb, légèrement menaçant. D’une certaine façon, il s’agit du degré zéro de l’engagement. Mais c’est un degré auquel sont contraints la plupart des internautes, qui disposent de moyens d’action limités. Personne ne croit sincèrement bouleverser le cours de la guerre d’un simple clic. En revanche, la vigilance est à portée de tout le monde, surtout si elle suppose la simple possession d’un écran.
Dans le monde des comics américains, le vigilante (le “justicier”) est un personnage à part entière. Pas tout à fait superhéros – il n’a pas forcément de pouvoir surnaturel, du genre voir à travers les murs, déclencher des tempêtes ou voler –, il endosse toutefois un costume qui le distingue des autres, notamment des forces de l’ordre. Le vigilante existe d’ailleurs du fait de la défaillance, voire de la corruption de ces dernières. Il est un justicier qui cherche à venger un affront personnel, quitte à flirter avec l’illégalité, mais il se distingue du mercenaire en ce qu’il refuse de monétiser ses services. Batman, l’homme chauve-souris, est le plus célèbre d’entre eux – mais l’éditeur DC Comics en a mis en scène toute une flopée des années 1940 jusqu’à nos jours. Leur point commun : faire fi de la loi, ou du moins la contourner, pour réparer le tort qu’on leur a causé (le meurtre d’un parent par un malfrat, par exemple), et par extension s’engager dans la défense des individus vulnérables et opprimés. Il se distingue en cela des bien réels comités de vigilance qui ont vu le jour dans le Sud ségrégationniste des États-Unis afin de préserver par la violence le statu quo des propriétaires terriens blancs.
Si le vigilante est généralement un personnage solitaire, le mouvement des Anonymous, né sur le forum 4chan dans les années 2010 et rallié sous le masque de Guy Fawkes, a fait de ce personnage une légion. Internet permet à tout un chacun la vigilance : non plus l’aveuglement neutre de la justice, mais des yeux ouverts sur des injustices impunies qui paraissent si criantes qu’elles réclament le court-circuit des méthodes classiques – ou que la justice des tribunaux mettrait des années à réparer. Ceux qui ont partagé “All eyes on Rafah” ont exprimé une forme de solidarité : l’injustice que l’armée israélienne commet envers des réfugiés désarmés est aussi un affront personnel qui nécessite une posture de vigilance, puisque les décideurs se montrent désespérément impuissants. Il va de soi que 47 millions de vigilantes ne vont pas endosser un costume de justicier pour patrouiller dans les rues de leurs villes. Mais ils auront au moins signalé que ça les concerne. »