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Allemagne-France ou Françallemagne?
En 2012, le philosophe Mehdi Belhaj Kacem se désolait dans Philosophie magazine de la « funeste “tradition” française moderne de changer de stratégie comme de joueurs à chaque match, ce qui n’a de résultat que prévisiblement ectoplasmique ».Et il poursuivait, évoquant de l'entraîneur de l'équipe de France: « S’il parvient à fixer l’ossature de l’équipe et à s’y tenir, d’abord pendant les quelques matchs amicaux de préparation, ensuite pendant la compétition, peut-être que des cendres de l’équipe de France renaîtra le phénix des années 1980 ou 1998-2006. »
Le miracle se serait-il produit aujourd'hui, au Brésil? Le quasi-sans-faute de l'équipe de France, modèle 2014, et son jeu vigoureux donnent des raisons d'espérer. « L'ossature de l'équipe » est belle et bien fixe depuis des mois.
De là à faire renaître le phénix des années 1980 de ces cendres, il y a une passe. Doit-on d'ailleurs souhaiter ressusciter ce mauvais souvenir? On se souvient l'issue dramatique de ce match maudit, qui vit le gardien de l'équipe allemande, Harald Schumacher, percuter de ses deux poings le joueur français Patrick Battiston. Gisant inconscient, ce dernier était évacué tandis que l'arbitre se contentait de demander une remise en jeu en faveur de l'équipe allemande. Une grande injustice... pour les Français, du moins.
Prendront-ils leur revanche ce soir? Et les Allemands ont-ils changé? Mehdi Belhaj Kacem l'écrivait en 2012 : « Le jeu allemand est toujours le même, quoique moins antipathique et moins “dur” que dans les années 1980 : beaucoup plus romantique, allant gaillardement de l’avant, puissant, adepte de la “patate” – la frappe lourde – balancée de loin vers le but. » Et d'ajouter ce qui caractérise encore le jeu allemand: «l'intelligence de la patience.»
De la patience, il en faudra donc ce soir pour attendre, sans se ronger les ongles, le résultat de ce match à suspense qui voit s'opposer les deux nations, plus amies que rivales, à en croire Michel Serres. Selon lui, temps de la France-Allemagne est passé, préfigurant l'avenir radieux de la Françallemagne :
« Les Allemands et les Français se croient différents l’un de l’autre. C’est faux. Nous sommes en réalité devenus semblables, à trois niveaux, qui sont philosophiquement fondamentaux. Premièrement, nous sommes deux peuples de penseurs, de scientifiques et d’ingénieurs. Nous surévaluons l’abstraction, à la différence des Anglais, qui sont beaucoup plus empiristes et sceptiques. On oppose souvent la pensée cartésienne française fondée sur l’idée de la clarté de l’exposition (“ce qui se conçoit bien s’énonce clairement”, disait Boileau) à la pensée dialectique allemande fondée sur la complication du raisonnement. En réalité, c’est la même. [...] Deuxième proximité : nous avons en commun l’idée de l’État. Certes, l’Allemagne est un État fédéral décentralisé en différents Länder alors que la France est fortement centralisée autour de sa capitale et de son État unitaire. Mais derrière ce mode d’organisation distinct, nous partageons en réalité une philosophie politique commune, centrée sur l’idéalisation de l’État. [...] Troisième proximité : Allemands et Français sont partagés par une très profonde dualité chrétienne entre catholiques et protestants, entre catholiques et luthériens chez les Allemands et entre catholiques et calvinistes chez les Français. Cette culture du conflit religieux, devenue culture du conflit politique, reste féconde. Elle entretient une forme de polythéisme au sein du monothéisme. »
Rien de moins.
Alors, laquelle de ces deux entités abstraites sortira vainqueur du match: France-Allemagne ou Françallemagne? Et à quoi ressemblerait une imaginaire équipe Françallemande? À vos pronostics... philosophiques. À vous de jouer.