Analyse

Mehdi Belhaj Kacem : “Le foot est une œuvre d’art totale”

Temps de lecture : 12 min

Mehdi Belhaj Kacem : “Le foot est une œuvre d’art totale”

(cc) Wikimedia Commons / OisinM

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 40 de Philosophie magazine « 40 - juin 2010 », en kiosque le 27 mai 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Et si le ballon rond mettait la dialectique à la portée de tous ? C’est en tout cas le credo de Mehdi Belhaj Kacem, grand supporter et philosophe, qui voit dans le jeu une des plus hautes expressions de l’esprit humain.

Né en 1973, le Franco-Tunisien Mehdi Belhaj Kacem s’est lancé dans la construction d’une œuvre philosophique exigeante, de L’Antéforme (Tristram, 1997) au récent Inesthétique et Mimèsis (Lignes, 2010), en passant par L’Esprit du nihilisme (Fayard, 2009). S’il jouit d’une certaine notoriété et fait figure d’auteur-culte dans les milieux d’avant-garde, on ignore en général qu’il est aussi l’un des intellectuels français les plus férus de football, capable de ne manquer aucun match pendant un Mondial.

Il nous a accueillis chez lui, dans son petit appartement de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, et cette conversation initiée en écoutant Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss s’est poursuivie jusque tard dans la nuit, dans le pub où Mehdi Belhaj Kacem se rend pour assister aux matchs. À ses yeux, l’un des principaux intérêts du football est d’inciter tout le monde à échafauder des théories sur les joueurs, les entraîneurs, les équipes, mettant ainsi la dialectique à portée de tous. Dont acte : en tissant ces considérations sur l’événement « match de foot », c’est toute une vision de l’évolution de l’art contemporain, des institutions démocratiques et du nihilisme qui mine nos sociétés que notre jeune philosophe-supporter a déroulée.

 

Philosophie magazine : Quel est votre rapport au football ?

Mehdi Belhaj Kacem : C’est mon seul vrai loisir. Quand je lis un roman ou vois un film, je suis encore un peu au travail ; on ne sait jamais, une scène ou une citation pourraient être utilisées dans un livre… À l’inverse, je me reconnais totalement dans l’affirmation d’Albert Camus : le stade de football, c’est le seul lieu où je me sente encore enfant. Précisons que j’ai grandi en Tunisie. Si, dans les pays occidentaux, le football a longtemps été considéré comme une passion de prolétaires, dans le tiers-monde, il s’agit d’une religion naturelle. Pas un seul jour, entre 6 et 13 ans, où je n’ai tapé dans la balle. On jouait dans la rue, c’était dans le sang, plus encore que la musique. Nous rêvions tous de devenir Pelé ou Platini. Dans les pays pauvres, les gamins accèdent au rêve par le foot. Et puis, quand j’étais gosse, il y avait deux télés. Les chaînes locales étaient irregardables, mis à part les cartoons américains doublés en argot tunisien, hilarants. Mais nous recevions la télévision italienne, et nous baignions dans la mythologie du football de la Péninsule. Aujourd’hui encore, je regarde beaucoup de matchs, jusqu’à cinq à six par semaine, par période. Durant un Mondial, je suis tout à fait capable de ne manquer aucun match…

 

D’habitude, les intellectuels font plutôt la fine bouche face au football, non ?

«L'art contemporain est le lointain descendant des jeux du cirque romains. Quant à l'idéal grec des jeux Olympiques et du sport, c'est dans le football qu'il s'exprime»

Ah oui, et parfois je culpabilise d’y consacrer autant de temps ! Comme je n’ai pas la télévision chez moi, je vais voir les matchs au pub, où je ne bois pas que des cafés… Dans ses Confessions, parmi les nombreux péchés dont il s’accuse, saint Augustin se désole d’être allé trop souvent aux jeux du cirque dans sa jeunesse. Le Mondial est-il un équivalent contemporain des jeux du cirque – panem et circenses (du pain et des jeux) ? Certains intellectuels le pensent, mais je ne partage pas leur avis. En fait, il convient de distinguer deux héritages. D’un côté, vous avez le modèle grec : les jeux Olympiques de l’Antiquité étaient considérés comme l’un des beaux-arts. Selon Hegel, dans cette époque païenne, ils occupaient même une place plus élevée que la poésie, la tragédie ou la musique… De l’autre côté, vous avez le goût romain pour le cirque et les combats de gladiateurs : ceux-là ne recherchaient plus la perfection du geste, mais ils mettaient en scène la cruauté et la mort. Eh bien, même si cela peut sembler paradoxal, je soutiendrais que c’est dans l’art contemporain qu’on retrouve aujourd’hui l’écho lointain de la romanité : les artistes contemporains n’ont de cesse de montrer et de décortiquer le corps humain, ses organes, ses viscères, ses pulsions, de flirter avec la mise en scène de l’abject et de la mort… L’art contemporain est le lointain descendant des jeux du cirque. Quant à l’idéal grec des jeux Olympiques et du sport, c’est dans le football qu’il s’exprime.

Cet article est réservé aux abonnés