Rencontre
Mehdi Belhaj Kacem. « Ni Badiou ni maître »
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Cet article est issu du numéro 45 de Philosophie magazine « 45 - hiver 2010 », en kiosque le 24 novembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour Mehdi Belhaj Kacem, la lecture d’Alain Badiou a été un choc. Aujourd’hui, la rupture avec celui qui fut son maître à penser est consommée. Une rupture en forme d’« infidélité » qui résonne comme un événement.
Comment avez-vous découvert l’œuvre de Badiou ?
J’ai commencé par lire son ouvrage sur Deleuze [Deleuze. La clameur de l’Être, NDLR] à la fin des années 1990. J’étais un jeune écrivain anarcho-situationniste, qui s’intéressait à la philosophie en autodidacte. Le livre était brillant, j’ai voulu en savoir plus sur ce penseur quasi inconnu à l’époque. J’ai acheté L’Être et l’Événement en 2000. Ce fut le choc. Je l’ai lu une première fois sans me coltiner les développements mathématiques – j’étais un peu largué… Je me suis plongé dans les passages techniques lors d’une seconde, puis d’une troisième lecture. Pendant quatre mois très intenses, L’Être et l’Événement a été mon seul horizon, et tout a basculé. Je découvrais un massif philosophique entièrement neuf. Badiou rejetait le discours ambiant sur la fin de la métaphysique ; il ne se prêtait pas à une déconstruction des concepts, à la Derrida. Non, il créait des concepts tout frais, bien détachés, comme des blocs de granit : l’être, l’événement, la vérité, le sujet. Bref, j’avais trouvé mon maître. Sans lui, je serais resté un théoricien sauvage.
Ensuite, vous l’avez rencontré ?
J’ai écrit à Badiou, puis nous avons noué un rapport père-fils en philosophie. Le lien était d’autant plus intense qu’improbable : moi, fils de travailleur tunisien, sans formation universitaire, féru d’expériences limites, et lui, grand bourgeois normalien… Il était surpris qu’un punk le lise avec tant d’ardeur !
Déjà alors, certaines choses me dérangeaient, comme son prêche maoïste. De plus, je forgeais ma propre philosophie, et mon concept d’événement s’éloignait du sien. Je culpabilisais – mon surmoi badiousien était bien en place. Il faut dire qu’il est très doué pour terroriser ses disciples et leur faire sentir que la moindre critique s’apparente à une trahison. En bon lecteur de Lénine et de Mao, c’est un gourou expert en manipulation, qui reproche à ses amis leur égocentrisme, alors que nul n’est plus narcissique que lui. Puis son emprise sur moi, personnelle et philosophique, m’est devenue insupportable. Des tensions sont apparues, et cette situation a conduit cette année à une rupture irrévocable. Cela m’a coûté humainement, avec une dépression
à la clé. Ma catharsis est passée par la rédaction de mon Après Badiou.
À l’instar de Nietzsche d’abord ensorcelé par Wagner avant de rompre avec lui, je m’affranchis de Badiou.